La culture du viol, prise deux

Michèle Ouimet.... (Photo archives La Presse)

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Ariane m'a écrit pour me dire qu'elle voulait prendre un café avec moi pour « discuter de la culture du viol ».

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Ariane Litalien, cofondatrice du mouvement Québec contre les violences sexuelles

Photo Olivier Pontbriand, Archives La Presse

Elle avait été scandalisée par ma chronique publiée en novembre, où je niais l'existence d'une culture du viol au Québec. Non, avais-je écrit, on ne vit pas dans une société où les campus sont peuplés de prédateurs sexuels et où les hommes sont des violeurs potentiels.

De nombreuses femmes, jeunes pour la plupart, m'avaient écrit pour me dire que je n'avais rien compris, notamment Ariane Litalien, cofondatrice du mouvement Québec contre les violences sexuelles, créé en octobre 2016.

J'ai rencontré Ariane, mardi, non pas autour d'un café, mais dans un restaurant thaï du quartier Côte-des-Neiges en face de l'Hôpital juif, où elle fait son stage en médecine. Elle a 25 ans et elle étudie à l'Université McGill.

Elle est arrivée avec son amie, Kimberley Marin, militante de la première heure à Québec contre les violences sexuelles. Au milieu du va-et-vient des serveurs, du bruit cacophonique de la vaisselle et du brouhaha de la salle pleine à craquer, Ariane et Kimberley m'ont parlé de la culture du viol, car, elles n'en démordent pas, celle-ci existe bel et bien.

Ariane a été violée par un copain après une fête bien arrosée à l'Université Harvard où elle étudiait. Elle s'est plainte, mais personne ne l'a prise au sérieux. Elle s'est battue, en vain, et elle a fait une dépression. Elle a finalement jeté l'éponge. Avant de quitter Harvard, elle a écrit une lettre mordante intitulée « Dear Harvard : You Win », où elle règle ses comptes avec la prestigieuse université bostonienne.

Kimberley, elle, a vécu une initiation qui a mal tourné. Elle étudiait à l'École de technologie supérieure. « Quatre gars m'ont prise de force par-derrière, j'ai senti un attouchement, ils m'ont arraché mon déguisement. Je me suis ramassée les fesses à l'air devant tout le monde. » Elle non plus, personne ne l'a prise au sérieux.

La multiplication des incidents - Alice Paquet, Gerry Sklavounos, les agressions sexuelles dans la résidence étudiante de l'Université Laval, ajoutés à l'affaire Gomeshi et au mouvement #AgressionNonDénoncée - les conforte dans leur analyse.

- Quelle est votre définition de la culture du viol ?

- C'est une société qui a tendance à blâmer la victime et à banaliser le viol, a répondu Ariane. « Elle avait une jupe courte, elle travaillait comme escorte, c'est pas grave... » Moi aussi, j'ai vécu ça.

Banaliser et blâmer. Inacceptable, c'est vrai. Cette réalité existe, mais on est loin de la culture du viol. L'expression a été créée par les féministes américaines dans les années 70 pour dénoncer les sociétés qui réhabilitent les agresseurs, les tolèrent, les excusent et vont jusqu'à approuver le viol.

Au Québec, on n'excuse pas le viol. En Afghanistan, au Pakistan, au Yémen, oui, mais ici ? Non, c'est une évidence.

Ariane ne veut pas se battre avec les mots.

« On pourrait changer le nom, a-t-elle dit, ça ne me dérange pas, mais le phénomène reste là. Je ne veux pas que le débat sémantique obscurcisse la problématique. »

Sauf que les mots ont un poids. À force d'être répétés, ils finissent par créer une réalité qui n'existe pas. Il est là, le danger.

***

À travers l'indignation d'Ariane et les courriels outrés que j'ai reçus, j'ai compris une chose : l'expression « culture du viol » cache un fossé générationnel, comme s'il existait un dialogue de sourds entre les femmes de ma génération qui ont vécu les années 70 et 80 et les Ariane de ce monde qui ont atterri dans le monde adulte en 2010.

Ariane s'indigne - et c'est tout à son honneur -, comme moi, je me suis indignée quand j'avais son âge, sauf que mes indignations n'avaient pas grand-chose à voir avec les siennes. Mon milieu de travail ressemblait à l'émission Mad Men et les femmes devaient se battre pour se faire traiter sur un pied d'égalité avec les hommes. Ce n'était pas l'âge des cavernes, bien sûr, les femmes allaient à l'université et elles avaient le droit de voter. N'empêche. Elles ont fait un grand bout de chemin depuis 1970.

Même chose pour ma mère qui s'est mariée en 1948 et qui était une mineure sur le plan juridique, incapable d'ouvrir un compte en banque, de signer un contrat ou d'exercer une profession sans l'autorisation de son mari. La loi a changé en 1964 grâce au travail acharné de Claire Kirkland-Casgrain.

Peut-être qu'Ariane et son mouvement manquent de perspective historique ? Le problème, c'est qu'elles ont donné du souffle à l'expression « culture du viol » que les médias ont reprise sans la remettre en question, comme si elle décrivait la réalité du Québec en 2017, sauf que cette réalité, fabriquée par un mot-choc, fait fi des luttes menées par les femmes depuis un demi-siècle. Et ça, c'est aberrant.

***

Mercredi soir, environ 150 personnes se sont réunies au parc Émilie-Gamelin à la demande de Québec contre les violences sexuelles. Un froid humide transperçait les manifestants qui pataugeaient dans la neige.

Karolann Gauthier-Sauvé, étudiante à l'UQAM en études féministes et en sexologie, m'a expliqué avec enthousiasme sa définition de la culture du viol. « Les femmes sont victimes de la publicité. On les présente comme un attrait sexuel en bikini. Dans la série Star Wars, Han Solo force les rapprochements avec la princesse Leia même si elle démontre clairement par des signes qu'elle refuse. Ils finissent ensemble, mais il la ramasse dans un coin et il la prend par les mains même si elle ne veut pas. Han Solo a été un modèle, ça envoie un message : pousser jusqu'au bout pour qu'enfin elle dise oui. C'est la même affaire avec James Bond. »

C'est de la bouillie idéologique. Tout est mis sur un pied d'égalité, les bikinis, Han Solo, le viol.

***

J'ai lu un essai : We Should All Be Feminists*, publié en 2014 par Chimamanda Ngozi Adichie, romancière africaine. Elle décrit les relations hommes-femmes au Nigeria. J'avais l'impression de revivre les années 70 au Québec : une femme doit être discrète, elle ne doit pas être plus riche que son mari, ne pas être féministe, car les féministes ne se maquillent pas, ne se rasent pas et n'utilisent pas de déodorant. Pire, elles sont toujours en colère et n'ont aucun sens de l'humour.

Ce petit essai en dit long sur l'ampleur des luttes que les femmes doivent mener, peu importe l'époque ou le continent. Et sur le chemin que le Québec a parcouru.

* "We Should All Be Feminists", de Chimamanda Ngozi Adichie, 2014, d'après une conférence TED prononcée en 2012.




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