La violence laisse des traces

Une rose a été déposée dans un trou... (Photo Dmitry Kostyukov, archives The New York Times)

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Une rose a été déposée dans un trou laissé par une balle dans la vitrine du restaurant La Belle Équipe, scène de l'un des attentats survenus à Paris en novembre dernier.

Photo Dmitry Kostyukov, archives The New York Times

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Je ne sais pas si vous êtes comme moi, mais je n'en peux plus de la violence. L'année a commencé dans la violence avec la tuerie de Charlie Hebdo et elle a fini dans la violence avec les attentats de Paris.

Mon rapport à la violence a changé avec les années. Au début de ma carrière, elle était désincarnée. J'avais un but : être sur le terrain, trouver une histoire, l'écrire. Il y avait quelque chose de mécanique dans ma façon de travailler. Cette mécanique me préservait du choc et créait une saine distance entre la violence et moi. Je me sentais comme une entomologiste penchée sur un insecte. La violence n'était pas crue, mais tamisée. Elle ne m'atteignait pas, ma carapace tenait le coup.

Petit à petit, au fil des horreurs, des guerres, des attentats, des scènes de misère dans les camps de réfugiés, cette distance a fondu. Aujourd'hui, ma carapace s'est effritée. Les images n'ont plus de filtre, elles sont crues, comme si un néon éclairait la scène sans gommer l'insupportable.

Je me souviens de la première fois où la violence m'est rentrée dedans comme une tonne de briques. Je ne m'y attendais pas. Elle m'a frappée en plein coeur avec une force inouïe.

Avez-vous déjà vu un cadavre ? Moi si, mais quand j'ai couvert le génocide du Rwanda, je n'en avais encore jamais vu. Je suis arrivée au Rwanda en avril 1994 pendant les massacres. Des soldats de l'armée tutsie m'avaient amenée dans un village, Rukara, où les gens avaient été massacrés. Quand la jeep est entrée dans le village, roulant doucement sur un chemin de terre, j'ai aperçu mes premiers cadavres couchés dans les champs dans des positions grotesques. Il y en avait partout : dans les maisons, l'église, l'école, la rue... Des centaines de cadavres qui pourrissaient depuis trois semaines. L'odeur a frappé mes muqueuses comme un coup de poing. J'ai dû respirer par la bouche, sans quoi j'aurais vomi.

La putréfaction avait commencé à faire son oeuvre. Les vêtements flottaient autour des cadavres qui avaient fondu, moitié peau, moitié squelette.

Et les mouches : noires, grosses, effrayantes. Elles se déposaient sur les cadavres. Le silence était assourdissant, il prenait toute la place. Il n'y avait plus de cris ou de hurlements, que des morts. J'avais l'impression de toucher à la folie des hommes.

Pendant que je me promenais dans ce décor de fin du monde, que je me penchais sur les cadavres, que je prenais des notes, que j'entrais dans l'église où je devais enjamber les morts, les soldats tutsis m'attendaient dans leur jeep, un mouchoir sur le nez.

J'étais calme, un calme qui n'augurait rien de bon, mais ça, je l'ignorais.

J'ai très mal dormi cette nuit-là. Je n'avais pas encore découvert les vertus des somnifères, indispensables dans ce type de reportage. Je dormais par terre dans un hôpital réquisitionné par les soldats tutsis. Pendant que les moustiques me tourmentaient, ma mémoire restait vide. Je n'avais aucune image, juste un blanc.

Le lendemain, j'ai tremblé et pleuré toute la journée. J'étais incapable de maîtriser mes pleurs et mes tremblements. Je faisais des entrevues avec des victimes et je pleurais en posant mes questions. Les pleurs et les tremblements ont duré 24 heures avant de disparaître.

C'est là que mon âme s'est fissurée pour la première fois.

***

C'est à Aïtaroun, dans le sud du Liban, que j'ai pleuré en écrivant mon article. Ça ne m'était jamais arrivé. Aïtaroun est situé à deux kilomètres de la frontière israélienne.

Israël bombardait férocement le Liban depuis 22 jours quand je suis partie avec une vingtaine de journalistes vers la frontière. De nombreux villages n'avaient reçu aucun secours.

Nous avancions tranquillement vers le sud, Qana, Bint Jbeil, jusqu'au dernier village avant la frontière, Aïtaroun.

Quand nous sommes arrivés avec nos voitures poussives, le village était désert. Il n'y avait que des décombres et de la poussière. Tout à coup, les habitants, sortis de nulle part, ont envahi la rue : des vieux, des femmes et des enfants, les plus vulnérables qui n'avaient pas fui et qui vivaient terrés dans des abris depuis le début des bombardements. Ils couraient vers nous en désordre, dans un sauve-qui-peut crève-coeur, des vieillards pliés sur leur canne, des femmes tenant leur bébé dans leurs bras, certains avec une valise, d'autres avec un baluchon, enjambant les décombres qui bloquaient la rue. Ils pensaient que nous étions la Croix-Rouge et que nous venions les sauver.

Nous avons mis de côté nos calepins et nos caméras et nous les avons aidés. Ils étaient 200, 300, peut-être. J'ai pris la main d'une vieille qui essayait d'enjamber des débris. Elle s'est agrippée à moi comme à une bouée de sauvetage. Elle est tombée, m'entraînant dans sa chute. Au milieu de ce décor chaotique, j'ai entendu la voix d'un jeune Québécois qui s'est arrêté pile dans sa course. « Maman, on a-tu oublié de fermer le gaz ? »

Il s'appelait Mamoud Saïd Hassan, il avait 11 ans et il vivait à Montréal-Nord. Il était en vacances au Liban où il avait de la famille. Cet été-là, il a vécu un face-à-face traumatisant avec la guerre.

Les rescapés ont entouré nos voitures. Ils nous suppliaient de les emmener. Il n'y avait pas assez de place pour tout le monde. J'ai choisi des vieux. Ils se sont assis dans l'auto, droits comme des piquets, silencieux, heureux d'échapper aux bombardements. Nous sommes partis, laissant les autres derrière nous. On les abandonnait à la fureur d'Israël.

La guerre s'est terminée 12 jours plus tard.

C'est là que mon âme s'est fissurée pour la deuxième fois.

***

La violence n'existe pas qu'à l'étranger. Ici aussi, elle peut être terrible : les enfants de Guy Turcotte, la mort absurde de Cédrika Provencher, des parents effondrés.

Un lecteur m'a demandé comment je faisais pour voir toute cette souffrance et rester intacte.

La réponse : je ne suis pas restée intacte.

Imaginez les réfugiés syriens qui arrivent ici. Comment feront-ils pour passer à travers leurs souvenirs, de bombardements, de maisons détruites, d'enfants traumatisés ?

J'ai vu la guerre ; eux l'ont vécue. Ils la portent dans leur tête et dans leur coeur. Elle est passée dans leur vie en détruisant tout sur son passage.

Que peut-on faire pour les aider ?

Ce qu'on réussit le mieux : les accueillir à bras ouverts.




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