Invisibles au milieu de la foule

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Mercredi, il faisait beau, le temps était doux. Un été des Indiens tardif. Plantée au coin de Sainte-Catherine et McGill College, j'essayais de vendre la revue L'Itinéraire. De l'autre côté de la rue, Marie-Andrée, une vraie camelot, faisait la même chose.

« Bonjour, voulez-vous acheter L'Itinéraire ? »

J'ai répété cette phrase un million de fois entre 11h 45 et 13 h. Les gens étaient polis. Parfois, ils me disaient non merci. J'ai même eu droit à quelques sourires. Mais la plupart m'ignoraient et passaient leur chemin comme si j'étais invisible. Un seul a été grossier, un homme tiré à quatre épingles, veston, cravate, cheveux grisonnants. « Je ne suis pas un itinérant ! »

Le ton était bête, hargneux. Je m'attendais à de l'indifférence, mais pas à de la muflerie. J'ai failli lui répondre : « Un petit crachat avec ça, peut-être ? »

De l'autre côté de la rue, Marie-Andrée gardait le moral. Elle est habituée, elle vend L'Itinéraire depuis deux ans. Menue, vêtue de noir, elle tenait une pile de revues. Pas de pitch de vente, juste un sourire. En 1 heure 15, elle a vendu quatre exemplaires, pour un total de 12 $. Elle a gardé la moitié des gains, soit 6 $.

« Si au bout d'une heure, je n'ai rien vendu, ça commence à m'affecter, m'a-t-elle dit. Les gens pensent que je suis une itinérante parce que je vends la revue. Ils me demandent : "Pourquoi tu te trouves pas une job ?" C'est insultant. Je me cherche pas une job parce que j'en ai une ! Je vends la revue et j'écris dedans. Les gens ne me comprennent pas. Des fois, je me sens comme une extraterrestre. »

Nous n'étions pas les seules à vendre la revue, ce midi-là. L'Itinéraire avait organisé une journée « Camelot d'un jour ». Une quinzaine de personnalités étaient jumelées à un camelot : l'écrivaine Monique Proulx, la chanteuse Martine St-Clair, l'animateur et humoriste Dany Turcotte, la journaliste Johane Despins... Des gens qui croient à L'Itinéraire et qui sont prêts à donner de leur temps pour soutenir la cause.

Car L'Itinéraire n'est pas qu'un magazine, c'est aussi une cause. Il permet à des sans-abri et à des gens fragiles de sortir la tête de l'eau en vendant la revue. Certains écrivent, comme Marie-Andrée. Je vous ai déjà raconté son histoire.

Elle souffre d'anxiété chronique. Elle a frôlé le gouffre : dépression profonde, cassure, « le genre qui ne se répare jamais », m'avait-elle expliqué. Elle a découvert L'Itinéraire et sa faune par hasard. C'est sa famille depuis deux ans. Elle a 32 ans.

En juin, elle a suivi un stage à La Presse avec trois autres camelots, stage que j'ai dirigé avec ma collègue Katia Gagnon. Marie-Andrée m'a demandé de l'accompagner mercredi. La pauvre, je n'ai vendu que 12 exemplaires, alors que Johane Despins en a vendu 80 et Dany Turcotte 70.

Avant de nous lancer dans la rue avec notre pile de revues, nous nous étions réunis au local de L'Itinéraire situé au coin de Sainte-Catherine et de De Lorimier. L'animateur Marc-André Coallier, porte-parole de l'événement, nous avait avertis : « On va vivre l'expérience de vendre la revue à du monde qui veulent rien savoir et qui nous regardent même pas. »

Tout le monde a ri. N'empêche, il avait drôlement raison. C'est troublant de se sentir invisible au milieu d'une foule.

***

L'Itinéraire a été créé en 1994. La revue a traversé des crises. L'année dernière, une nouvelle équipe a entrepris un virage audacieux : placer le camelot au coeur du magazine. Le 1er octobre 2014, les camelots signaient 13 % des articles. Aujourd'hui, ils en écrivent la moitié.

C'est une tâche colossale de diriger des camelots-journalistes qui vivent souvent des moments difficiles : toxicomanie, problèmes de santé mentale, instabilité...

Un nouveau défi va bientôt s'ajouter à tous les autres : l'arrivée d'un concurrent.

Le 1er décembre, un autre journal de rue fera son apparition à Montréal, un tabloïd de 24 pages dirigé par un ancien de L'Itinéraire, Réal Noël.

Le nom du dernier-né : La Presse alternative. Le premier numéro sera tiré à 4000 exemplaires et comprendra des entrevues avec le comédien Pierre Curzi, le chanteur Mononc' Serge, le député Amir Khadir et l'acteur Mario Saint-Amand. Le journal sera publié une fois par mois. L'Itinéraire, lui, est bimensuel. Prix de vente : 3 $. Comme L'Itinéraire.

La moitié des articles seront écrits par des camelots. Réal Noël a pigé dans la talle de L'Itinéraire en recrutant certaines de ses plumes. Le reste des articles seront signés par des journalistes étudiants et des experts. Le journal tournera autour la « quête de sens », a précisé Réal Noël.

Quête ou non, l'arrivée d'un concurrent risque de déstabiliser L'Itinéraire.

« Réal va peut-être se rendre compte que ce n'est pas évident de mener une entreprise comme ça, a dit la rédactrice en chef Josée Panet-Raymond. L'Itinéraire a failli couler l'année dernière. On travaille fort. Mais la concurrence, c'est pas mauvais. »

Deux acteurs, un marché étroit. La lutte s'annonce féroce.

L'ITINÉRAIRE

Existe depuis 1994

Tirage : 15 000 exemplaires

Parution : Deux fois par mois

Nombre de camelots : 150

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