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Mon année en images

L'enterrement d'un soldat de l'armée syrienne, en pleine... (Photo Édouard Plante-Fréchette, archives La Presse)

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L'enterrement d'un soldat de l'armée syrienne, en pleine nuit.

Photo Édouard Plante-Fréchette, archives La Presse

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Un quartier populaire de Kaboul, des rues en terre battue dans lesquelles se promènent des chèvres au milieu des autos. Une maison étroite, modeste. C'est là que vit Soraya, la soeur de Tooba Yahya, reconnue coupable du meurtre prémédité de ses trois filles et de la première femme de son mari. Le mobile: l'honneur bafoué par ses filles qui portaient des jupes trop courtes et des chandails trop décolletés.

Le verdict est tombé le 29 janvier. Depuis, 11 mois ont passé, autant dire une éternité. L'histoire sordide de Tooba a été noyée par le printemps érable, les élections, la commission Charbonneau, la démission de Gérald Tremblay et la guerre en Syrie et à Gaza. L'année a défilé vite, tellement vite.

Kaboul, donc. Soraya, fidèle à l'hospitalité afghane, m'a accueillie à bras ouverts. Elle a parlé de sa petite soeur Tooba dans le salon chauffé par un poêle à bois. Elle a raconté son enfance, sa complicité avec Tooba, qu'elle a protégée jusqu'à son mariage avec Mohammed Shafia, reconnu coupable, lui aussi, du quadruple meurtre. Quand Tooba a quitté l'Afghanistan au bras de son mari, elle n'avait que 17 ans.

Les soeurs ne s'étaient pas parlé depuis 20 ans. J'ai appelé à la prison de Kingston, en Ontario, où Tooba était détenue. Un rendez-vous téléphonique a été fixé. Il était 5h30 du matin à Kaboul quand Soraya a entendu la voix frêle de Tooba. Deux continents et un océan les séparaient. Les soeurs ont pleuré. La conversation était déchirante, crève-coeur. Deux soeurs, quatre meurtres, des destins tragiques. Soraya répétait: «Ma soeur, oh! ma soeur, que Dieu te vienne en aide.» Elle cachait son visage dans son voile.

Moi aussi, j'ai pleuré. La voix brisée de Soraya me revient à la mémoire chaque fois qu'on parle de l'Afghanistan.

Je n'oublierai jamais Alep. On m'avait dit que c'était la plus belle ville de Syrie. J'ai plutôt vu des quartiers bombardés, un souk brûlé, une vieille ville vidée de ses habitants.

Je me souviens des tireurs embusqués par le gouvernement de Bachar al-Assad, qui visaient les hommes, les femmes et les enfants. Et du gris. Tout était gris. Gris poussière. La poussière des décombres.

Je me souviens du Dr Ousmane, de ses traits tirés et de ses yeux cernés. Un médecin dévoué qui travaillait sans relâche dans un hôpital qui avait été bombardé cinq fois par les troupes de Bachard al-Assad. Pourtant, 80% des blessés étaient des civils, 20% des soldats rebelles.

Les médecins travaillaient dans le hall du rez-de-chaussée. C'est là qu'ils «opéraient» avec des moyens de fortune. C'était le chaos, la guerre dans ce qu'elle a de plus sale.

L'hôpital a été bombardé un mois et demi après mon passage. Des dizaines de personnes ont été tuées ou blessées. Je me demande souvent si le Dr Ousmane faisait partie des victimes.

Je me souviens aussi d'un homme, un vieux avec sa couronne de cheveux blancs, seul, face contre terre, au milieu d'un quartier bombardé. Autour, des décombres et des rideaux pendus aux fenêtres brisées qui flottaient au vent. Les soldats ont tourné le vieux sur le dos. Ils ont fouillé ses poches. Ils ont trouvé un sac de plastique. À l'intérieur, de l'argent et une carte d'identité. Le vieux s'appelait Adbullah, il avait 80 ans. Il a fini sa vie abattu comme un chien par un tireur embusqué, seul dans un décor de fin du monde. Seul dans une mer de gris.

Il me faisait penser à mon père, à cette vulnérabilité qui vient avec le grand âge. C'était le 28 septembre. Depuis, la guerre s'est durcie, les cadavres se sont empilés. Bilan après 21 mois de combats: 43 000 morts, parmi lesquels 30 000 civils.

Le 5 novembre, à 19h, je fixais l'écran de télévision. Gérald Tremblay était debout devant un lutrin dans le grand hall de l'hôtel de ville. Il lisait sa lettre de démission. Je voyais la chute d'un maire en direct, un maire qui s'était accroché au pouvoir en dépit des scandales qui varlopaient son administration depuis quatre ans: compteurs d'eau, Faubourg Contrecoeur... Un maire trahi par sa garde rapprochée.

La commission Charbonneau a étalé les turpitudes de sa Ville: fonctionnaires corrompus qui acceptaient des pots-de-vin en échange de contrats truqués, argent sale qui gonflait les coffres de son parti, mafia, violence.

Une semaine avant sa démission, Gérald Tremblay essayait de gouverner comme si le ciel ne venait pas de lui tomber sur la tête. Il tentait de défendre le budget qu'il venait de déposer. En vain. Les journalistes n'en avaient que pour le témoignage dévastateur d'un ex-organisateur devant la commission Charbonneau. Selon lui, le maire savait que son parti recueillait illégalement de l'argent.

Gérald Tremblay s'est énervé, il a crié: «Je ne me cache pas! Je ne suis pas malade!»

C'était le cri du coeur d'un homme épuisé, traqué, qui craquait sous la pression.

C'est cette image qui me reste de Gérald Tremblay.




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