Montréal n'est pas une «business»

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Mercredi matin, quand le ministre des Affaires municipales, Sylvain Gaudreault, a lu La Presse, il a avalé son déjeuner de travers. «Lutte contre la corruption: Montréal relâche ses contrôles», titrait le journal.

Le ministre a décidé d'appeler le maire, Michael Applebaum, pour lui demander des explications. Quand tu es maire et que le ministre t'appelle parce qu'il veut te poser des questions, tu restes à côté de ton téléphone. Les villes sont des créatures du gouvernement, il ne faut jamais l'oublier.

La conversation a été brève, m'a dit le ministre. Il a exigé que les contrôles anticorruption abolis par le directeur général, Guy Hébert, soient rétablis. Le maire a expliqué qu'il y avait des dédoublements. Sylvain Gaudreault lui a demandé d'adopter des «mesures équivalentes».

Pas question de laisser Guy Hébert, avec la bénédiction du maire, mettre la hache dans des mesures de lutte contre la corruption en restant les bras croisés. Le maire devra non seulement adopter des «mesures équivalentes», mais aussi rappeler le ministre pour le tenir au courant des progrès éthiques de la Ville. Bref, rendre des comptes.

«Il va me revenir là-dessus», a dit le ministre.

Le maire s'est fait frotter les oreilles.

Montréal est sous haute surveillance. Une bonne chose.

La lutte contre la collusion et la corruption est l'objectif numéro un, LA priorité du maire Applebaum. Il le répète à chaque apparition publique: pendant les points de presse, à la radio, à la télévision, et même à l'émission Tout le monde en parle, où il était invité dimanche. Une lutte sans merci, sans compromis. La corruption n'a qu'à bien se tenir, nous dit-il.

Pendant que Michael Applebaum rassure la population sur sa volonté de faire le ménage, un vrai ménage, il appuie son directeur général, Guy Hébert, qui relâche les contrôles. Cherchez l'erreur. Hébert et Applebaum partagent la même philosophie: l'efficacité d'abord et avant tout. Accorder les contrats le plus vite possible quitte à bazarder des mesures anticorruption qui ralentissent la machine.

Ces mesures ont été mises en place par les prédécesseurs de Guy Hébert, Rachel Laperrière et Louis Roquet, de septembre 2009 à janvier 2012. Elles alourdissent le processus de décision, c'est vrai. Quand un dossier doit passer deux fois plutôt qu'une devant le comité exécutif, quand une équipe épluche tous les contrats un à un, ça prend du temps, mais ça permet aussi de détecter des anomalies, des irrégularités, des coûts gonflés.

Cette lenteur hérisse Hébert et Applebaum, qui poussent sur la machine pour qu'elle approuve les contrats vite-vite-vite. Ils ont donc fait sauter les contrôles.

Michael Applebaum se défend en disant que la Ville est une «business» et que les Montréalais sont des clients, une vision qui dénote un manque de jugement politique et une incompréhension de la chose éthique. La Ville n'est pas une business, mais une administration publique, une «personne morale», comme le précise sa charte, qui doit rendre des comptes et justifier chaque sou dépensé. Et les Montréalais ne sont pas des clients, mais des citoyens et des contribuables qui paient des taxes. Et qui votent. La Ville offre des services, elle ne vend pas des saucisses à la livre. Quand le système se détraque, quand la fraude s'installe, ce sont les Montréalais qui paient la note. Et Dieu sait qu'ils l'ont payée, la note, pendant des années.

On a eu droit à un bel étalage d'horreurs devant la commission Charbonneau: fonctionnaires corrompus, pots-de-vin, copinage avec la mafia et les entrepreneurs, contrats truqués, coûts des travaux gonflés d'au moins 30%. Qu'est-ce qui nous dit que la corruption a été éradiquée à l'hôtel de ville? Qu'est-ce qui nous garantit que la mécanique des appels d'offres a tué toute forme de collusion? Pourquoi Applebaum et Hébert ont-ils éliminé des mesures anticorruption alors que la Ville émerge à peine d'une orgie de scandales et qu'elle n'a pas encore retrouvé sa virginité? Surtout que ces mesures semblent avoir donné des résultats puisque Guy Hébert affirme que les prix ont baissé de 24% depuis 2009. Pourquoi les éliminer?

La Ville est une bibitte complexe avec ses contrats d'un milliard et demi accordés chaque année et ses 29 000 employés. Si les deux DG précédents, Laperrière et Roquet, ont créé des mécanismes de surveillance, je ne vois pas pourquoi Applebaum et Hébert peuvent les abolir, même au nom de la sacro-sainte efficacité. La transparence nécessite une certaine lourdeur. Nous ne sommes pas au privé, mais au public. C'est le prix à payer.

Pendant que le maire se faisait taper sur les doigts par le ministre, Guy Hébert niait tout. Hier, il a convoqué les médias dans le grand hall de l'hôtel de ville pour leur dire que La Presse avait tout faux.

Il a terminé en disant qu'il voulait «rassurer les citoyens et citoyennes de Montréal» et qu'ils appliquaient «les mesures de contrôle les plus strictes et les plus sévères».

Je n'étais pas rassurée. Le ministre Gaudreault non plus. Et vous?

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