Les plaques tectoniques

Sébastien Brottet-Michel et Robert Lepage en répétitions en... (Photo Michèle Laurent, fournie par le Théâtre du Soleil)

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Sébastien Brottet-Michel et Robert Lepage en répétitions en février dernier

Photo Michèle Laurent, fournie par le Théâtre du Soleil

Mario Girard
La Presse

Les choses seraient tellement plus simples si Robert Lepage était un créateur de catégorie C, antipathique et insignifiant. Mais voilà, Lepage est un être brillant. C'est un homme intelligent, sensible, drôle et qui est la fierté des Québécois depuis le début des années 80, époque où son génie créatif a engendré des spectacles fabuleux comme VinciLa trilogie des dragons et Le polygraphe.

C'est le même homme qui est en face de nous. Le même homme qui vit actuellement sans doute le pire moment de sa carrière. En fait, cet homme n'est pas tout à fait le même, car il est meilleur. Si Lepage mène une quête, c'est bien celle qui le force à grandir. « Il y a un an à peine, j'étais un épais », me disait-il il y a quelques semaines lors d'une rencontre.

Alors, comment expliquer la déconfiture, la terrible déconfiture qui a mené à l'annulation de SLĀV au début du mois et à celle de Kanata hier ? Le temps. C'est notre temps qui a annulé ces deux spectacles. 

Trop occupé à travailler sur mille projets en même temps, Robert Lepage n'a pas vu que le temps dans lequel il vit avait changé. Ou plutôt, qu'il a envie de changer.

En 1992, alors qu'il était directeur artistique du Théâtre français du Centre national des Arts, Lepage avait monté le spectacle Alanienouidet, une pièce que j'ai vue à l'époque et qui racontait la visite au Canada de l'acteur britannique Edmund Kean en 1826 et sa rencontre avec de jeunes Hurons. Yves Siou Durand avait été conseiller historique et avait interprété un des rôles de cette distribution pour le reste entièrement blanche.

Cette histoire devait d'ailleurs constituer l'une des trois parties du spectacle Kanata. Pourquoi Robert Lepage n'a-t-il pas eu les mêmes attentions qu'en 1992 ? D'une part, il devait composer avec les 34 acteurs du Théâtre du Soleil. D'autre part, il n'a pas pensé que cela était nécessaire. Lepage n'est pas pire qu'un autre metteur en scène. Il s'est dit qu'il pouvait faire ce spectacle en toute quiétude sans se soucier d'une présence autochtone.

Or, l'époque dans laquelle nous vivons ne l'a pas vu ainsi. Elle s'est fait entendre. Et Lepage étant Lepage, cette affaire a un retentissement très fort. À l'heure actuelle, il y a certainement plusieurs directeurs de théâtre et metteurs en scène du Québec (et d'ailleurs) qui scrutent les choix artistiques qu'ils ont faits en vue de leur prochaine saison en se demandant s'ils ne connaîtront pas le même sort que leur collègue.

Dans toute cette affaire d'appropriation culturelle et de représentativité sur les scènes et les écrans, il y a ceux qui tentent de comprendre et ceux qui refusent de repousser les ornières. Ceux-ci invoquent à qui mieux mieux la damnée rectitude politique. « On ne pourra plus faire de spectacles ! Les créateurs ne pourront plus s'exprimer ! Les comédiens devront jouer leur propre rôle ! Trouvons vite une flopée d'actrices juives pour les prochaines productions d'Anne Frank ! Nous retournons à l'époque de la Grande Noirceur ! » Comme réactions extrêmes, difficiles de battre cela.

Les coups de fouet administrés à Robert Lepage ont été aussi inattendus que brutaux. De l'avis de plusieurs, le concerné avait toutefois reçu quelques signaux. Lepage a décidé de plonger quand même. Il en fait aujourd'hui les frais.

L'un des signaux de taille est venu du Conseil des arts du Canada qui a signifié, il y a deux ans, qu'il ne subventionnerait pas la venue de cette pièce au Canada parce qu'elle ne contenait aucune présence autochtone. C'était un gros signal, il me semble. J'aimerais savoir pourquoi Robert Lepage a fait fi de cela.

J'aimerais également savoir à quels « producteurs nord-américains » on fait allusion pour justifier l'annulation de Kanata. Et aussi, pourquoi est-ce qu'Ex Machina annonce en premier l'annulation du spectacle alors que le Théâtre du Soleil en est le principal producteur ? À Paris, on attend le retour de la directrice Ariane Mnouchkine (en voyage au Japon) pour faire cette annonce. Le Théâtre du Soleil n'a jamais eu besoin des autres pour faire ses propres spectacles. Pourquoi Kanata ne se ferait-il pas en France et en Europe sans le Canada ?

C'est dommage et sans doute dommageable pour Robert Lepage, ce qui arrive en ce moment. Mais je refuse de croire que cela lui nuira à long terme.

Son immense talent survivra à cette tempête. Je refuse également d'accepter que les Noirs et les Autochtones qui ont voulu faire entendre leurs voix soient tenus pour uniques responsables de l'annulation de ces spectacles. D'ailleurs, les Autochtones qui ont participé à la rencontre de la semaine dernière n'ont jamais demandé l'annulation de Kanata.

Dans toute cette affaire, il y a un détail qui mérite notre attention. Robert Lepage l'a évoqué dans l'entrevue accordée samedi dernier à Stéphan Bureau sur Ici Première. Il a dit que si ces controverses avaient lieu, c'est parce qu'il s'agissait de théâtre. Le retentissement qu'ont connu ces affaires fait la démonstration que le théâtre demeure, en 2018, un art prépondérant et qu'il est sans doute le meilleur endroit pour que la pensée s'exprime et évolue.

En 1989, Robert Lepage créait Les plaques tectoniques, une fabuleuse pièce qui traitait de la migration des uns vers les autres, du choc des rencontres, du croisement des destins, de la révolution de notre monde. En 1989, il marchait majestueusement sur ces plaques en tentant de nous faire comprendre leur détachement. Je souhaite ardemment qu'il puisse poursuivre cette précieuse tâche.

«Comment expliquer la déconfiture, la terrible déconfiture qui a mené à l'annulation de SLĀV en juin dernier et à celle de Kanata hier ? Le temps. C'est notre temps qui a annulé ces deux spectacles.»





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