Serge Losique est prêt pour son close-up

Serge Losique, fondateur du Festival des films du monde de... (Photo Patrick Sanfaçon, La Presse)

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Serge Losique, fondateur du Festival des films du monde de Montréal (FFM)

Photo Patrick Sanfaçon, La Presse

Mario Girard
La Presse

Serge Losique est arrivé au palais de justice hier matin, vers 8 h 30. Mon collègue Patrick Sanfaçon a voulu le photographier. Losique l'a solidement engueulé. « Tu n'as pas le droit de me prendre en photo », lui a-t-il dit. Patrick a continué de faire son travail pendant qu'un constable calmait Losique en lui expliquant que mon collègue était dans son droit.

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À son arrivée au palais de justice hier matin, le fondateur du FFM, Serge Losique, a tenté, en vain, d'empêcher le photographe de La Presse de faire son travail.

Photo Patrick Sanfaçon, La Presse

Moi, j'étais dans une salle d'audience à attendre le passage de Serge Losique. Si ce dernier était dans la grande tour grise de la rue Saint-Antoine, c'est parce que Revenu Québec lui réclame la somme de 32 000 $. En fait, le fisc affirme que le fondateur du Festival des films du monde de Montréal (FFM) a une dette qui s'élève à 500 000 $, mais que les 32 000 $ serviront de « sûreté ».

La semaine dernière, un juge avait ordonné au fondateur du FFM de se présenter de nouveau, hier matin, avec un avocat. Qu'est-ce qu'il a fait, ce cher Losique ? Il s'est pointé seul. Le juge Yves Poirier, devant lequel il s'est retrouvé, n'en revenait pas. « Il y a 10 000 avocats à Montréal, a-t-il lancé, excédé. Et vous avez été incapable d'en trouver un ? »

Losique a alors servi au juge Poirier un charabia incompréhensible. Il lui a même coupé la parole. Le magistrat avait un drôle d'air. Ou bien il se demandait devant quel type de bébitte il se trouvait, ou bien il songeait à ses prochaines vacances. « Vous savez que je pourrais vous demander de vous asseoir et de vous taire ? », lui a dit le juge Poirier.

Yan Gaudreault, l'avocat chargé de représenter Revenu Québec, a ensuite pris la parole. Il a expliqué que le FFM avait une dette de 499 469 $ envers l'agence. Il a aussi expliqué que l'évènement créé par Losique il y a 42 ans n'a plus de certificat d'inscription. Il ne peut plus, en vertu de la loi, continuer ses activités.

Me Gaudreault a expliqué que si Revenu Québec n'avait pas appliqué plus sérieusement cette règle, c'est que le dossier du FFM s'était « politisé » en 2017. « Nous n'avons pas voulu compliquer davantage les choses », a dit l'avocat.

Revenu Québec semble cette fois prête à intervenir. La demande de l'agence est d'obtenir dans les plus brefs délais les 32 000 $ exigés. Si le FFM ne peut s'acquitter de sa dette, Revenu Québec menace de déposer une injonction afin d'empêcher la tenue de la prochaine édition qui doit avoir lieu du 23 août au 4 septembre.

Serge Losique a évidemment servi du grand Serge Losique au juge Poirier. « On veut priver le public de cinéma », a déclaré l'homme de 87 ans, presque au bord des larmes. Si je ne peux présenter mon festival, ça va être une catastrophe pour le Québec », a-t-il ajouté sur un ton théâtral.

Le juge Poirier l'a écouté, de plus en plus perplexe. Après avoir consulté une dernière fois l'avocat de Revenu Québec, il a déclaré qu'il donnait jusqu'au 1er août au FFM pour payer les 32 000 $ réclamés par Revenu Québec. Il a surtout dit à Serge Losique qu'il prenait la cause en délibéré. « Est-ce que vous savez ce que cela veut dire ? », a-t-il dit à voix haute à Losique.

Cela veut dire que le juge Yves Poirier va s'assurer que le paiement est effectué et que le FMM fait les démarches nécessaires auprès de Revenu Québec afin d'être conforme. « Je dois donc payer ce montant le 1er août ? », a demandé Serge Losique. « Si j'étais vous, je paierais avant », a répondu le juge Poirier, en esquissant un sourire.

Serge Losique a résisté à plein de gens au cours des dernières décennies. Il a eu maille à partir avec une foule d'institutions. Il s'est sorti de mille impasses avec d'incroyables entourloupettes. Aurait-il cette fois frappé son Waterloo ? J'ose le croire.

Serge Losique a réussi à tenir les 40e et 41e éditions de son festival de peine et de misère. Surtout de misère. De grosse misère. Depuis un an, on n'entendait plus parler de lui. On se disait qu'il avait atteint le fond du baril. Qu'il était rendu au bout de la route.

Hier, il nous a dit que sa programmation était presque terminée. Serge Losique n'a plus un sou, il a du mal à recruter des gens pour travailler avec lui, il n'arrive pas à trouver un avocat pour s'occuper de ses démêlés avec la justice. Mais il rassemble des films. Des films qu'il offre dans un cinéma qui a déjà appartenu à son festival. Des films qu'il présente aux journalistes sur un bout de papier fripé comme il l'a fait avec moi l'an dernier. Des films annoncés à la dernière minute à un public de plus en plus mince.

Après la décision du juge, Serge Losique est sorti de la salle d'audience. Il n'a engueulé aucun photographe, aucun caméraman, aucun journaliste. Il est plutôt venu vers les caméras de télévision avec un immense sourire.

« Je vais livrer comme toujours un grand festival aux cinéphiles. On ne fait rien d'illégal, on est dans la normalité. Ce certificat, on va le régler », mentionne-t-il. 

C'est à ce moment-là que j'ai pensé à la scène finale du film Sunset Boulevard où l'incroyable Gloria Swanson, entourée de caméramans et de photographes du monde des médias, imagine être sur un plateau de cinéma. Complètement déconnectée de la réalité, elle descend un grand escalier sur une musique archidramatique. Rendue en bas, elle se tourne vers un réalisateur de télévision et lui dit : « All right, Mr. DeMille  [elle le prend pour Cecil B. DeMille], I'm ready for my close-up. »

Le sursis dont bénéficie (une fois de plus) Serge Losique lui permet de croire en la survie de son festival. Il lui permet de transformer les caméras de télévision en plateau de cinéma. Et surtout, il lui permet de penser qu'une vie doit se vivre en réclamant des close-ups, jamais de plans larges.

Le FFM en sept temps

1977

Serge Losique fonde le Festival canadien des films du monde de Montréal.

1978

Le FFM devient compétitif et abandonne le qualificatif «  canadien  » dans son appellation.

1983

Le FFM vit ses heures de gloire. Les projections ont lieu à guichets fermés.

2004

Le FMM a comme concurrent le Festival international de films de Montréal. Cette rivalité cessera avec la mort, au bout d'un an, du second festival.

2015

La SODEC, Tourisme Québec et Téléfilm Canada cessent de subventionner le FFM. La même année, la SODEC intente une poursuite contre le FFM afin de se faire rembourser un montant de 885 000  $. Le FFM réplique en poursuivant l'organisme gouvernemental pour 2 millions de dollars.

2016

À quelques jours de sa 40e édition, le FFM perd la grande majorité de ses employés.

2017

Hypothéqué à deux reprises, le cinéma Impérial, offert au FFM, est racheté par Québecor.




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