Vive l'image libre!

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Mario Girard
La Presse

Ça m'a sauté aux yeux autour de la vingtième page. Je venais de me lancer dans la lecture de l'ouvrage Ta photo dans ma chambre - Trésors retrouvés de la chanson de Monique Giroux et Jean-Christophe Laurence comme d'autres plongent dans un pot de Häagen-Dazs au beurre de pacane, quand soudainement ce fut l'évidence.

Dans ce fabuleux album de textes et de photos d'artistes des années 60, 70 et 80, tout respire la liberté, la folie et la désinvolture. Tout respire l'absence de contrôle. Willie Lamothe est photographié torse nu en train de faire des redressements; Marie Laforêt est avec un groupe d'enfants de l'est de Montréal et a enfourché la bicyclette de l'un d'eux; Marie King tente d'enfiler un chandail à l'un de ses marmots sur la table de la cuisine. Quant à la froide et timide Françoise Hardy, elle a accepté de poser sur les genoux du joueur des Expos Rusty Staub.

Ces «trésors» de vétérans et vénérables photographes de La Presse dont Antoine Desilets, Pierre McCann, Michel Gravel, Robert Nadon et Pierre Côté (voir liste complète plus bas) sont les témoins riches et précieux d'une époque où les artistes et les photographes ne faisaient qu'un, où les vedettes faisaient confiance aux photographes en s'abandonnant aux mises en scène débridées qu'on leur proposait.

Contrôle de l'image

Bref, arrivé vers la vingtième page, je n'ai pu m'empêcher de faire un parallèle entre cette époque de grande liberté et celle du contrôle absolu de l'image dans laquelle nous vivons. Si plusieurs chanteurs et comédiens acceptent de collaborer avec les photographes de presse, de plus en plus d'artistes ont aujourd'hui une emprise totale et exacerbée sur leur image. Nous voyons cela à l'échelle internationale, mais aussi chez nous, au Québec.

Depuis quelques années, les artistes exigent qu'on publie des photos prises par des photographes qu'ils ont eux-mêmes engagés, ils veulent faire retoucher les photos faites par des photographes de presse ou alors pouvoir approuver le choix des clichés. Et s'ils ne sont pas satisfaits d'une photo publiée dans un journal, ils appellent le directeur pour la faire disparaître des archives afin qu'elle ne réapparaisse pas.

Ces artistes, qui ne font pas la distinction entre photojournalisme et photo léchée et sublimée de magazine, se foutent que l'image parle. Ils veulent être beaux et belles, un point c'est tout. Ils veulent être parfaits. C'est la dictature du Studio Sears.

Les photojournalistes qui tentent de nos jours de bien faire leur métier en bavent un coup avec le domaine des arts et du showbiz. Ils doivent discuter, négocier, séduire ou carrément... être absents. Adele ne voulait aucun photographe à son concert lors de son passage à Montréal. Mais des millions d'internautes ont vu des images horribles prises par des spectateurs avec leur cellulaire le lendemain sur les réseaux sociaux. Allez comprendre.

Ta photo dans ma chambre - Trésors retrouvés... (Image fournie par les Éditions La Presse) - image 2.0

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Ta photo dans ma chambre - Trésors retrouvés de la chanson, de Monique Giroux et Jean-Christophe Laurence

Image fournie par les Éditions La Presse

Vedettes à vendre

Pourquoi un tel contrôle de l'image? Je laisse à Edgar Morin, le brillant sociologue français, le soin de répondre à cela. «La star est une marchandise totale.» Et paf dans le diaphragme (je parle bien sûr de celui qui est dans l'appareil photo)! C'est cela qui a changé entre les années 60 et aujourd'hui. Les vedettes sont perçues comme des produits et, tel un étalage de tomates dans une fruiterie du Plateau, on les veut belles, lisses et impeccables. On veut les vendre.

Ce qui m'inquiète le plus dans cette obsession qu'ont les stars d'apparaître sans rides et sans boutons, c'est son influence sur les gens en général, les jeunes en particulier. 

Confrontés à des images sublimées et magnifiées, les adolescents en viennent à confondre le rêve et la réalité. Pour eux, la réalité, c'est une photo de Xavier Dolan ou Lily-Rose Depp prise au cours d'une séance de photos de trois heures.

D'ailleurs, cette atteinte de la perfection est déjà visible dans la manière qu'ont les gens de se prendre en égoportrait. Le sujet a un contrôle total et entier sur son image (il se voit dans l'écran). Vous avez déjà observé quelqu'un qui se prend en égoportrait? C'est hilarant! Il penche le visage vers le bas, le tourne légèrement vers le côté, il avance ses lèvres et se met à rouler les yeux. Dans ses grandes années au Caf'Conc', Michèle Richard était plus naturelle que cela.

L'authenticité craint de plus en plus l'objectif des photographes. Ceux-ci doivent la chercher ailleurs que dans le merveilleux monde du show-business. Ils la trouvent dans des catastrophes et des tragédies qu'ils couvrent. On vit dans une bien drôle d'époque, vous ne trouvez pas?

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Ta photo dans ma chambre - Trésors retrouvés de la chanson. Textes de Monique Giroux et Jean-Christophe Laurence. Photos de Pierre McCann, Antoine Desilets, Robert Nadon, Paul-Henri Talbot, Jean-Yves Létourneau, Yves Picard, Michel Gravel, Roger St-Jean, Yves Beauchamp, Réal St-Jean, Lucien Desjardins, Denis Courville, Pierre Côté, Jean Goupil, Armand Trottier, Denis Plain. Éditions La Presse. En librairie à compter du 17 octobre.

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