L'émoticône de trop

Jeff Fillion a écrit: «C'est de la faute de Amazon... Alexandre Taillefer... (CAPTURE D'ÉCRAN)

Agrandir

CAPTURE D'ÉCRAN

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page
Mario Girard
La Presse

Jeff Fillion a écrit: «C'est de la faute de Amazon... Alexandre Taillefer s'ouvre avec émotion sur la mort tragique de son fils». C'est tout. Vous me direz, il n'y a pas de quoi fouetter un chat, il n'y a pas de quoi suspendre un animateur comme l'a fait Radio Énergie mardi. Il n'y a pas de quoi susciter l'indignation des Québécois depuis dimanche soir sur les réseaux sociaux. C'est pourtant ce qui est arrivé.

Ce message, publié par Jeff Fillion sur Twitter après le passage de l'homme d'affaires Alexandre Taillefer à l'émission Tout le monde en parle dimanche dernier, est en apparence anodin. En fait, il transpire le sarcasme et l'antipathie.

Commençons avec la deuxième phrase. Elle n'est pas de Fillion, mais elle est plutôt tirée du site du Journal de Québec. C'était le titre de l'article qui faisait le compte rendu de l'émission au cours de laquelle Alexandre Taillefer a parlé pour la première fois du suicide de son fils de 14 ans, survenu le 6 décembre dernier. Donc, n'y voyez pas là une once de reconnaissance de la part du champion de la controverse.

La première phrase, quant à elle, fait allusion aux rares indices de désarroi que le garçon a laissés sur le site Twitch, propriété d'Amazon, avant de se donner la mort. Alexandre Taillefer a dit à Guy A. Lepage: «Amazon, qui est capable de détecter que tu veux des souliers rouges par des mots-clés, ne fait rien si tu écris ‟suicide". Je pense qu'il faut changer les choses. J'ai l'intention de contacter Amazon pour les sensibiliser à ce sujet.»

Taillefer n'a jamais dit que c'était la faute d'Amazon si son fils s'était tué. Il n'a jamais blâmé personne pour cette fin tragique. Au contraire, il a déclaré que ce drame était le plus grand échec de sa vie.

Mais il y a plus, il y a le petit détail qui tue. Ce sont les deux petites émoticônes qui suivent la première phrase. Fillion a choisi de ponctuer son court texte par l'émoticône du petit bonhomme avec des lunettes et deux crocs. Ce symbole représente quelqu'un de niais, de nigaud. Fillion a beau se défendre depuis lundi en disant qu'il a écrit ce message à partir d'un article «insignifiant» et que son tweet maladroit avait été mal «interprété», reste que la présence de ce symbole est la preuve que Fillion enrobait cela de sarcasme.

Tu peux être sarcastique au sujet de beaucoup de choses quand tu disposes d'une tribune comme un micro de radio. Tu peux l'être au sujet des politiciens, des vedettes, des dirigeants d'entreprises malhonnêtes, mais tu ne peux pas l'être au sujet du suicide d'un enfant. Me semble que c'est clair. Me semble que c'est l'évidence même. Me semble que c'est le gros bon sens.

Jeff Fillion a complètement manqué de jugement. En fait, le problème avec celui qui a collectionné les mauvais coups au cours de sa carrière d'animateur se résume à cela.

L'une des qualités d'un chroniqueur ou d'un animateur qui aime brasser la cage est de savoir sur quels clous cogner. Jeff Fillion n'arrive pas à cibler les bons clous. Il varge comme un damné sur tous les clous qui s'offrent à lui. C'est ce qui lui a permis de se hisser au rang des personnalités connues, mais c'est ce qui lui offre la chance aujourd'hui de s'enfoncer dans un trou béant.

Bien dommage pour celui qui est obligé d'officier sur les ondes d'une webradio depuis ses démêlés avec CHOI-FM. Bell Média lui avait offert la chance d'évoluer sur ses ondes il y a deux ans dans le cadre d'une émission du midi. Il avait une chance inouïe de se refaire une réputation. Mais cette erreur, une énième, lui fait faire une dégringolade fatale. Qui pourra lui faire confiance maintenant? Chuter pour défendre des idées politiques ou une cause sociale controversée est excusable. Chuter quand on a proféré des niaiseries, ça ne pardonne pas.

Si je devais faire parvenir une émoticône à Jeff Fillion, ça serait celle du petit bonhomme qui verse de grosses larmes car, au fond, toute cette histoire est triste à pleurer. D'un côté, un père qui n'est pas encore allé au bout de son deuil et qui doit maintenant vivre cette situation ignoble. De l'autre côté, un animateur qui n'apprend pas des erreurs du passé et qui continue de croire que toute sottise est bonne à dire.

Mais au coeur de tout cela, il y a un garçon qui portait en lui un terrible mal. Un mal si gros, si fort, si indicible qu'il n'a pu le partager avec ses proches. Un garçon qui n'a pas su trouver les mots pour qu'on le sauve. Même pas avec une émoticône.

Partager

publicité

publicité

Les plus populaires

Tous les plus populaires
sur lapresse.ca
»

publicité

la boite:2525685:box

Autres contenus populaires

publicité

image title
Fermer