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Sortir du cabanon

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Mario Girard
La Presse

Il n'y a pas si longtemps, on n'en avait que pour les blogues de jeunes mamans. Les mères imparfaites, les mères qui veulent apprendre, les mères qui sont des héroïnes, les mères qui ne veulent plus être mères, les mères qui tomberaient enceintes sept fois par année.

Il n'y a pas si longtemps, on parlait beaucoup de l'image des hommes dans les publicités et de la représentation qu'on en faisait à la télévision. Les hommes mous, les hommes roses, les hommes qui ne savent plus qui ils sont, les hommes complexés, les hommes niaiseux.

Sans crier gare, des hommes libres, solides, sains et libérés sont apparus et ont pris leur place. Et ceux-là, on n'en parle pas. Pour s'en rendre compte, allez voir le nombre de blogues consacrés à la paternité.

Chronique d'un papa célibataire, Papapoule, Je suis papa, La naïveté d'un papa nono, Tranche de papa, etc. Ces gars viennent de partout, d'ici, de France, des États-Unis, des Pays-Bas. Dans ces tribunes, des trentenaires s'expriment sur leur quotidien de père. Ils le font sans tabous, sans préjugés.

Ces hommes écrivent des livres aussi. La dernière parution est de l'auteur-compositeur Manuel Gasse. Père de quatre garçons, ce gars capable d'une grande autodérision aborde la paternité avec humour et légèreté. Il nous donne presque l'envie de faire quatre bébés d'un seul coup.

Son livre est un recueil de moments vécus avec sa progéniture. On y retrouve aussi des mots d'enfants, ces mots qui remplacent bien souvent des citations d'intellectuels célèbres. Vous en voulez un? L'un de ses fils rentre un jour de l'école et lui parle d'un de ses camarades qui parle très bien anglais. «Ben oui, chaque fois qu'on lui dit quelque chose, il répond: Kwatadi? Kwatadi?»

Tout juste avant Manuel Gasse, Jonathan Roberge, auteur de la série web Fiston, a fait paraître un livre qui se veut une adaptation de ses capsules vidéo. Dans ces vignettes diffusées depuis 2012 et vues par des millions de gens, Jonathan Roberge prodigue des conseils à son fils. Même s'ils sont enrobés d'un humour certain, reste que le fond, lui, demeure authentique.

Si le psychanalyste Guy Corneau a abordé la relation père-fils avec une approche analytique au début des années 90 (il fallait cela à cette époque), la jeune génération de pères le fait en voulant dédramatiser les choses. Et c'est très bien.

Sans doute que ces hommes ont connu le vertige de devenir parents, et ils veulent dire aux plus jeunes qu'eux: Allez-y, les gars, ça ne fait pas si mal que ça!

On assiste actuellement à une grande valorisation du rôle des pères. Les réseaux sociaux nous renvoient une foule de montages vidéo où l'on présente les pères comme des superhéros, des hommes qui câlinent, mais aussi qui protègent et qui viennent à la rescousse de leur enfant.

Après des années de remises en question, la nouvelle génération de pères semble enfin émerger et prendre sa place. Vous me direz qu'il était temps. Je vous dirai qu'il fallait tout ce temps.

Lorsque j'ai appris la mort du dramaturge Marcel Dubé, jeudi, je me suis rappelé la fameuse scène de la pièce Un simple soldat. Je suis allé revoir sur le web la production de 1957, celle où le jeune et bouleversant Gilles Pelletier y va d'un échange brutal et douloureux avec son père. Cette scène est digne des plus grandes tragédies grecques.

Joseph Latour, un soldat rapatrié à Montréal à la suite d'une blessure, rentre soûl un soir à la maison et décide de régler ses comptes avec son père, un veuf qui s'est empressé de se marier à une femme qu'il n'aime pas. D'un côté, un fils blessé qui n'a jamais osé réclamer l'amour auquel il a droit. De l'autre côté, un père silencieux, lâche, incapable de vivre seul.

Je regardais cette scène et je me disais: Quel décalage! Et pourtant, savez-vous combien d'hommes vivent encore aujourd'hui cette relation avec leur père? Une relation basée sur le silence et des paraboles. Pour justifier cette absence de mots et excuser le silence de leur père, ces fils affirment bien souvent qu'avec leur père, «ils n'ont pas besoin de parler» et que «construire un cabanon remplace tous les mots de la Terre».

La nouvelle génération de pères veut plus que ça. Elle veut utiliser des mots qui vont exprimer des sentiments. Pas seulement ceux qui font partie du vocabulaire d'un cabanon.

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