Nellie chez les fous

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Nellie Bly, de son vrai nom Elizabeth Jane Cochran, est née en 1864, en Pennsylvanie.

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Mario Girard
La Presse

Il ne se passe pas une semaine sans qu'une enquête journalistique fasse éclater au grand jour un scandale sexuel, une fraude financière ou des cas d'injustice sociale. Les journalistes sont depuis des décennies les chiens de garde face aux puissants et aux êtres abjects qui ne pensent qu'à exploiter les plus faibles.

Malheureusement, le journalisme d'investigation perd des plumes. Les patrons des journaux, séduits par la vitesse d'exécution et le temps de réaction que suscite le numérique, préfèrent le tir à répétition aux coups de canon. J'ai la chance de travailler pour un quotidien qui continue de privilégier les deux approches.

Oui, le journalisme d'enquête nécessite un investissement de la part des médias. Cela prend du temps, cela implique un processus lourd et laborieux. Mais quand l'enquête connaît un réel aboutissement, on réalise que le jeu en vaut doublement la chandelle.

Prenez l'exemple de l'équipe d'investigation du Boston Globe. Pour relancer ce quotidien qui en arrachait, le directeur a décidé d'investir dans les grandes enquêtes. En 2002, pendant presque un an, l'équipe d'enquête (la cellule Spotlight) a travaillé d'arrache-pied sur une sordide histoire entourant des centaines de prêtres qui avaient agressé de jeunes enfants pendant 30 ans. Le réalisateur Tom McCarthy en a d'ailleurs fait un excellent film, Spotlight, qui est en nomination pour six Oscars, dont celui du meilleur film.

Ce journalisme d'enquête qui fascine tant, on le doit à des pionniers, des journalistes qui, sans les moyens techniques et technologiques dont nous disposons aujourd'hui, ont réussi de véritables exploits.

Un nom me vient tout de suite à l'esprit: Nellie Bly. J'ai découvert cette femme lors d'une visite au Newseum de Washington il y a quelques années. (Que fait un journaliste lorsqu'il est vacances à Washington? Il va au musée du journalisme bien sûr!) Dans le parcours proposé, il y a une salle de cinéma 3D où l'on présente un court métrage. Il est question de trois journalistes qui ont marqué l'évolution de leur métier.

On nous présente entre autres une jeune femme absolument extraordinaire et malheureusement méconnue. Nellie Bly, de son vrai nom Elizabeth Jane Cochran, est née en 1864, en Pennsylvanie. Élevée par sa mère, Nellie s'est forgé un caractère fonceur. C'était une féministe avant l'heure, diraient certains.

Un jour, elle tombe sur un article des «pages féminines» publié dans le Pittsburgh Dispatch. Elle est renversée de voir à quel point on prend les femmes pour des nunuches, juste bonnes à s'intéresser au jardinage et à la mode. Elle écrit une lettre au directeur du journal pour se plaindre. Intrigué, celui-ci la convoque et l'engage sur-le-champ. Mais après quelques reportages sérieux, on fait comprendre à Nellie qu'elle devrait écrire sur... le jardinage et la mode.

Nellie claque la porte et déménage seule (nous sommes en 1887 et elle n'a que 23 ans) à New York. Là, elle est recrutée par nul autre que Joseph Pulitzer, alors directeur du New York World.

Nellie a de grandes ambitions. Elle veut faire des enquêtes. Quelques mois après son arrivée au journal, elle se lance dans une incroyable opération qui la fera connaître dans tous les États-Unis.

Depuis quelque temps, on parle des conditions lamentables dans lesquelles se retrouvent ceux qui souffrent de maladies mentales et qui sont placés dans les asiles. Nellie Bly va littéralement se faire passer pour folle afin d'être internée dans l'un de ces asiles: le Blackwell's Island Hospital.

Avec la collaboration de ses patrons, qui s'engagent à venir la sortir de là au bout de 10 jours, elle parvient à être acceptée et «soignée» par l'équipe de cet asile. Le récit de cette expérience a pris la forme d'un long texte que le journal a publié en plusieurs parties et qui a pour titre «Ten Days in a Mad-House».

Si je vous parle de tout cela, c'est que 129 ans après sa publication, ce reportage vient enfin d'être traduit en français. Si l'écriture n'a pas le rythme et le style qu'on retrouve aujourd'hui chez la plupart des journalistes, la démarche, elle, demeure tout à fait pertinente et le récit des plus captivants.

Au cours des 10 jours d'internement, Nellie Bly va être témoin de l'impensable: insalubrité, humiliation des préposés, injures des infirmières, nourriture infecte, bains d'eau glacée, etc.

À sa sortie, Nellie publia son reportage. Celui-ci eut d'énormes répercussions. Une équipe d'observateurs de la ville de New York voulut faire une visite des lieux avec la journaliste et la Ville prit la décision d'allouer 1 million de dollars supplémentaires à cet asile et de surveiller davantage la gestion des asiles.

Nellie eut une magnifique carrière. Elle continua à faire du journalisme d'enquête - elle s'est entre autres fait engager comme domestique chez des riches - et reprit l'idée du héros du Tour du monde en quatre-vingts jours.

Elle mit la barre cependant un peu plus haut et fit son voyage en... soixante-douze jours.

Nellie Bly fait partie de ces pionnières qui ont du mal à accéder à la reconnaissance. Peu d'ouvrages (j'ai trouvé deux livres la concernant) racontent son formidable parcours. Peut-être est-ce parce qu'elle est une femme? Je ne sais pas. En tout cas, pour elle, son métier n'avait pas de sexe. Il n'était qu'un moyen de rétablir la justice.

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10 jours dans un asile. Un reportage de Nellie Bly. Éditions du sous-sol.

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