Des Oscars à l'eau de Javel

Les acteurs Will Smith, Wesley Snipes, Denzel Washington... (PHOTO CHRIS PIZZELLO, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS)

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Les acteurs Will Smith, Wesley Snipes, Denzel Washington et Samuel L. Jackson accompagnent sur scène le réalisateur Spike Lee (lunettes orange), qui a reçu un Oscar d'honneur pour l'ensemble de sa carrière, le 14 novembre à Los Angeles.

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Mario Girard
La Presse

La prochaine soirée des Oscars sera blanche, mais elle ne sera pas tranquille. Excédés par l'absence d'acteurs noirs dans les catégories d'acteurs, le réalisateur Spike Lee et la comédienne Jada Pinkett Smith, deux Afro-Américains, ont décidé de boycotter la cérémonie.

À l'origine de ce mouvement, il y a le Los Angeles Times qui mettait à sa une de vendredi dernier les photos des 20 acteurs et actrices sélectionnés et couronnait le tout avec le titre «Where's the diversity?».

Spike Lee a enchaîné en annonçant un boycottage de cette soirée. Depuis, les réactions et les appuis fusent de toutes parts. Cet appel aura-t-il de graves répercussions sur la soirée du 28 février animée par Chris Rock, lui-même un Noir? On verra bien.

En attendant, on prend les choses très au sérieux au sein du comité organisateur. La présidente de l'Académie du cinéma et des sciences, l'Afro-Américaine Cheryl Boone Isaacs, s'est dite «navrée et frustrée par le manque d'inclusion» des acteurs noirs. Lors de son arrivée à la présidence il y a deux ans, elle avait promis des changements. En juin dernier, elle a nommé 322 nouveaux membres, dont des femmes, des Afro-Américains et des Européens, afin de diversifier le vote.

Ces efforts ne semblent pas avoir porté leurs fruits. À la suite de l'annonce de Spike Lee, elle s'est empressée de promettre des changements plus radicaux pour promouvoir la diversité parmi les sélectionnés.

Des changements? Mais lesquels? Des quotas chez les votants?

Rappelons que les 6000 personnes du milieu cinématographique qui ont le droit de choisir les finalistes sont à 94 % des Blancs. Il serait difficile, voire impossible, de revoir l'équilibre car seuls les membres de l'académie peuvent intégrer de nouvelles personnes à la suite d'un long processus de commandite.

Un nouveau système de catégories? Imaginez-vous un instant des catégories d'acteurs noirs ou hispaniques? Faut-il en arriver là? Non, ça serait complètement ridicule.

À cet égard, je ne comprends toujours pas pourquoi en 2016 on se retrouve avec une catégorie du meilleur acteur et une catégorie de la meilleure actrice. Pourquoi Cate Blanchett et Leonardo DiCaprio ne pourraient-ils pas être évalués dans la même catégorie? Cela m'apparaît aberrant.

Au fond, je devine assez bien pourquoi ces deux catégories cohabitent encore aujourd'hui après 88 ans. Avec 76 % d'hommes chez les votants, les actrices savent très bien que si elles étaient évaluées avec leurs camarades masculins, elles ne gagneraient pas souvent.

Cela dit, je ne crois pas une seconde que des changements cosmétiques régleraient la situation du racisme aux Oscars. Le véritable problème se trouve dans la tête de ceux qui détiennent les bulletins de vote. Et dans notre tête à nous tous.

Ces votants, c'est nous. Cette situation aux Oscars nous renvoie au grave problème du racisme en général. Elle nous renvoie à la nomination des personnes de couleur dans les postes de direction, au système d'embauche dans les entreprises, à la manière dont on évalue les étudiants étrangers dans les écoles.

Je suis persuadé qu'après avoir vu les films, les votants ont des coups de coeur égaux pour les performances des acteurs blancs, noirs, latinos ou asiatiques.

C'est au moment d'inscrire leur X que tout se joue. Ce X va naturellement du côté d'un Blanc. C'est ce qu'on appelle le racisme tranquille ou inconscient.

Mardi sur les réseaux sociaux, j'ai beaucoup vu la phrase qui disait à peu près ceci: «Ce n'est pas une question de couleur, mais de talent. Nous devons choisir les acteurs en fonction de leur talent.» Je trouve que cette pensée est un beau refuge pour la paresse.

Spike Lee a raison de secouer le sacro-saint milieu hollywoodien. Je souhaite que son appel au boycottage prenne de l'ampleur et qu'il implique non seulement des Noirs, mais encore l'ensemble des artisans du cinéma.

Je souhaite qu'en raison de ce boycottage, la salle soit tapissée d'acteurs de séries B en mal de reconnaissance, de bimbos anonymes qui feront office de potiches et de vieux croûtons de l'industrie qui ne se souviennent même plus qu'ils ont fait des films.

Au cours de cette soirée passé à l'eau de Javel, j'espère voir des coups d'éclat par dizaines et entendre des discours enflammés afin de réveiller ce pays qui a connu son lot d'émeutes raciales au cours des derniers mois.

C'est ainsi qu'il pourra y avoir une véritable prise de conscience.

Vous pensez que je suis un indécrottable optimiste? Vous avez raison. Mais je vous rappelle que les Américains qui ont choisi les acteurs blancs en nomination cette année sont aussi ceux qui ont élu un premier président noir.

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