Le beurre et l'argent du beurre

Le président américain Donald Trump a montré du... (Photo SAUL LOEB, Agence France-Presse)

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Le président américain Donald Trump a montré du doigt les règles « injustes » du marché canadien des produits laitiers.

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Daniel Gosselin était à l'étable avec ses vaches quand je l'ai appelé pour jaser Trump.

Le producteur de lait et du fromage Le Gré des champs, installé dans la vallée du Richelieu, aime bien parler politique. Je me disais qu'il aurait sûrement entendu ou lu les déclarations du président américain au sujet de l'industrie laitière canadienne. Et c'était le cas.

« C'est sûr que ça fait peur », a-t-il laissé tomber. « Mais il faut aussi arrêter de se mettre la tête dans le sable. Le monde est en changement. Ce n'est pas juste passager. »

Évidemment, comme quiconque suit un peu la politique américaine depuis novembre, M. Gosselin ne sait pas trop quoi penser précisément de ce que Donald Trump a déclaré lors de son passage au Wisconsin, mardi après-midi.

Effectivement, encore et toujours nichés quelque part entre les encycliques, pour leur côté flou volontaire, et le titre de tabloïd déchaîné, à cause du style incendiaire faisant fi des faits, les déclarations de Trump avaient de quoi rendre quiconque perplexe. De quoi parlait-il exactement quand il a déclaré que « des choses injustes » ont eu lieu qui ont brimé les producteurs laitiers américains ? Que vise-t-on quand le président affirme que nos ententes commerciales « ne favorisent qu'un des deux côtés », alors que les faits rendent le postulat difficilement démontrable ?

Mystère, tout ça. Et on exige plus de clarté et d'arguments étoffés aux ados de nos écoles secondaires quand ils doivent faire une présentation au tableau noir et exprimer un point de vue.

On devine qu'il parlait du marché du lait surprotéiné, ce produit industriel aussi appelé diafiltré, où les Américains n'ont maintenant plus la glace à eux tout seuls comme avant. Mais rien n'était clair à part le fait que l'attitude de Trump avait ce côté belliqueux et protectionniste qui n'annonce rien de bon. Cette posture que les Canadiens ont trop souvent constatée en commerce international, où le libéralisme des échanges est bon partout dans le monde, mais pas quand il s'agit d'avoir accès au marché américain.

Le beurre et l'argent du beurre, c'est le cas de le dire.

***

Chez les Producteurs de lait du Québec, qui représentent les fermes laitières québécoises, le porte-parole François Dumontier croit que la réponse de l'ambassadeur du Canada à la suite des propos de Trump, une lettre rendue publique démontrant qu'il n'y a pas d'injustice et peut-être même plutôt un déséquilibre commercial en faveur des États-Unis quand il est question de lait, est de bon augure. Oui, le président américain veut renégocier les accords commerciaux, oui, il veut mettre la pression sur le Canada pour l'ouverture de nos marchés aux produits américains, mais au moins Ottawa a la bonne attitude. On l'a remis à sa place.

Et puis les faits parlent d'eux-mêmes. Le Canada a exporté 43 000 tonnes de produits laitiers aux États-Unis en 2015, alors que nous en avons importé 149 000 tonnes. Connaissant la taille de nos marchés respectifs, en plus, on constate qu'il n'y a pas exactement de quoi pleurer sur le sort des fermiers américains.

En outre, on peut dire que le marché canadien est soumis à la gestion de l'offre et donc que sa santé est liée à l'intervention de l'État. Mais sachez qu'aux États-Unis aussi, tout comme en Europe, l'agriculture est largement subventionnée. On n'est pas exactement ici dans une querelle entre Adam Smith et Lénine.

Cela dit, derrière les propos flous de Trump, il y a une réalité, qui est celle de la mondialisation et de l'industrialisation. Il y a les fromages européens qui s'en viennent sur notre marché, plus nombreux et moins chers que jamais depuis la signature de l'accord de libre-échange avec l'Europe.

Il y a les pressions constantes du marché pour faire baisser les prix et ce défi constant posé aux producteurs laitiers et aux transformateurs d'ici : comment survivre quand les géants, avec leurs économies d'échelle, obligent les plus petits à fonctionner aux limites de la rentabilité ?

Et c'est de cela, selon Daniel Gosselin, qu'il faut discuter de toute urgence. Pour trouver des stratégies modernes de protection et d'encouragement pour notre très vivant patrimoine agricole. « Des belles fermes laitières partout au Québec, si les gens ne sont plus capables d'en vivre, il n'y en aura plus. »

Et est-ce que le Québec est sur la bonne voie pour discuter de modernisation alors que son système - monopole syndical, gestion de l'offre, etc. - est en place depuis 40 ans, sans réforme ? Il en doute.

« Là, c'est la panique », dit-il en parlant de tout ce qu'il entend et lit sur les réseaux sociaux à la suite des déclarations de Trump. « Mais on n'a pas de vision. »

Au-delà de la guerre commerciale, que veut-on voir au Québec ? Veut-on des fermes laitières dans les campagnes ? Des fromageries, des marchés fermiers, de la viande fraîche et des légumes locaux ? Veut-on un monde où on accepte de manger des produits laitiers à bas prix, produits avec des vaches dopées aux hormones de croissance permises aux États-Unis mais pas ici ? Tout ça parce que ça coûte moins cher ?

Veut-on d'un système qui protège les grands pour qu'ils puissent faire concurrence aux autres géants, américains ou européens, ou laisser aussi de la place à la variété, au développement des campagnes par le truchement d'autres approches commerciales plus locales, plus ancrées dans les communautés ?

M. Gosselin rappelle tristement qu'actuellement, en France, les taux de suicide chez les agriculteurs sont alarmants. Certaines études font état d'une mort tous les deux jours, parfois tous les trois jours. C'est énorme. Et tout ça parce que le système ne fonctionne pas, ne permet pas aux agriculteurs de gagner normalement leur vie. Parce que l'agriculture est remplie de culs-de-sac.

Ici, au Québec, on se penche sur ces questions depuis des années. Il y a eu un groupe de travail, la commission Pronovost, chargée de voir comment moderniser l'agriculture afin de lui permettre de prendre les virages nécessaires dans le contexte mondial actuel.

Le rapport est encore sur une tablette quelque part à Québec.

C'est peut-être le temps, près de 10 ans après sa publication, d'aller le relire et de commencer à agir, en mettant en avant notre propre ordre du jour, pas celui de Donald Trump.




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