Réparation, mode d'emploi

Dominique Bergeron s'affaire dans son atelier situé dans... (PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, LA PRESSE)

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Dominique Bergeron s'affaire dans son atelier situé dans sa cordonnerie, Carinthia, à Saint-Henri.

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Dans la vitrine de la cordonnerie Carinthia, à Saint-Henri, on affiche qu'on cherche du personnel. Dominique Bergeron et son équipe ont besoin d'aide.

Quand on demande à Carole Desmarais, couturière, s'il y a du travail dans son secteur, elle répond sans ambages qu'elle est débordée.

Jean Sauriol, lui, dans sa teinturerie de la rue Saint-Hubert, voit une nouvelle vague de clients qui arrivent en disant : « Mon sac, ou mon fauteuil, ou mon manteau, tu sais quoi ? J'ai décidé de lui donner une seconde vie. »

La réparation, la réutilisation, la revitalisation des objets seraient-elles de nouveaux secteurs porteurs pour les petits commerces, dans un univers de plus en plus conscient des méfaits de la surconsommation et des bienfaits de l'investissement dans les produits de longue durée ?

Tout n'est pas parfait. Récemment, on apprenait que la super recycleuse de fourrure Mariouche Gagné avait des difficultés financières. Et les clients de M. Fix-it, rue Décarie à Notre-Dame-de-Grâce, le savent : la vie de réparateur n'est pas simple. Ira Gladstone, qui dirigeait ce commerce familial unique datant des années 40, où on pouvait réparer presque tout « sauf les coeurs brisés », a décidé l'an dernier de fermer boutique et de se consacrer uniquement aux projets particuliers. Déjà, il y a une douzaine d'années, devant l'inexorable progression des objets mécaniques et électriques bon marché, parfois irréparables, parfois réparables mais à un coût injustifié vu le bas prix de remplacement, il avait décidé de se rediriger vers la rénovation et la restauration plutôt que la réparation.

Mais est-ce à dire que l'idée même de réparer n'a plus d'avenir ?

« Pas du tout », répond Dominique Bergeron, de la cordonnerie Carinthia, réputée pour être une des meilleures en ville. « Dans mon secteur, il y a un marché. Il suffit de l'identifier. Et de trouver la formation. » En gros, explique-t-il, cette niche, c'est celle des gens qui ont les moyens et la volonté d'acheter des produits de qualité, à prix parfois élevés, des produits - sacs et chaussures - qui méritent d'être réparés, entretenus, réchappés quand un malheur survient. 

Il y a à la fois dans ce petit marché une réalité socio-économique - les bons produits coûtent cher, donc on parle d'une clientèle souvent aisée -, mais aussi un important facteur d'âge et de conscience écologique.

Parmi les Y et les milléniaux, une nouvelle clientèle de consommateurs citoyens veut de moins en moins surconsommer. C'est à eux, notamment, que s'adresse le site de commerce en ligne britannique buymeonce.com, en pleine expansion, où on ne propose que des produits garantis à vie.

Carole Desmarais, dont l'entreprise Le D Majuscule se consacre à la couture, constate un phénomène parallèle. À ses débuts, il y a plus de 20 ans, elle faisait beaucoup de pièces sur mesure, des robes de mariée et de soirée, mais cette clientèle s'est effacée pour laisser place à une autre : celle qui veut remodeler, transformer, réparer. En tête de file, un gros client : nul autre que le réalisateur Xavier Dolan, digne ambassadeur des milléniaux, qui l'a embauchée sur ses premières productions pour refaire ou adapter des vêtements achetés au Village des valeurs.

Au lieu de fabriquer de toutes pièces des robes, des vestes ou des chemisiers vintage, il allait chercher du vrai vieux stock pour ensuite l'adapter à ses besoins esthétiques et à la taille de ses comédiens.

« C'est du travail très intéressant et ça revient vraiment à l'essence même du métier, explique Mme Desmarais. On répare, on retouche... »

Actuellement, dit-elle, son carnet de commandes déborde. L'univers du cinéma est un gros client.

Pendant ce temps, rue Saint-Hubert, Jean Sauriol teint le cuir.

Il adore son métier, qu'il a appris de son père qui, lui, l'avait appris de son beau-père, mais il n'est pas convaincu que c'est un secteur d'avenir. « L'obsolescence programmée, dit-il, c'est un réel problème. »

Unique teinturier de cuir à Montréal, il hésite à encourager les jeunes à se lancer dans la réparation et la récupération. « Si c'était payant, il y en aurait plus. »

Un réel problème : la formation.

Dominique Bergeron, cordonnier, opine dans le même sens. Tout le secteur de la réparation a besoin d'aide. Si on veut décourager les gens de surconsommer, si on veut développer la remise en état, il faudrait mieux promouvoir la formation professionnelle. 

Actuellement, il n'y a aucun programme scolaire en cordonnerie. Devrait-on alors donner des sous directement aux cordonniers qui sont prêts à former la relève ? Même chose dans tous les autres secteurs de la réparation ?

La question est de plus en plus d'actualité. Parce qu'on se soucie d'environnement, mais aussi parce que les défis que pose la surconsommation, et donc la gestion des objets jetés, coûtent cher. Regardez les documentaires Manufactured Landscapes ou The True Cost, si vous avez des doutes.

En Suède, on a décidé d'agir : le mois dernier, le pays qui nous a paradoxalement donné Ikea et H&M, géants du vêtement et du meuble quasi jetables, a décidé de prendre une mesure politique claire pour encourager les consommateurs à choisir la prolongation de la vie des objets plutôt que la poubelle : réduire de moitié la taxe à la consommation sur tout ce qui s'appelle réparation, donc autant en cordonnerie qu'en électronique. On parle de 12 % de taxe au lieu de 25 %.

Pendant ce temps, en France, le géant du petit appareil ménager SEB - grille-pains, friteuses, cafetières, etc. - s'engage pour sa marque SEB et sa marque Rowenta - fers à repasser, aspirateurs, etc. - à rendre tous ses nouveaux produits réparables, allant ainsi bien plus loin que ce qu'exige depuis 2014 une nouvelle loi française sur la prolongation des garanties.

« Chaque produit réparé, c'est une vente qui ne va pas chez nos concurrents », a expliqué Alain Pautrot, directeur de la satisfaction client chez SEB, au quotidien français Le Figaro.

La discussion aura-t-elle lieu ici aussi ?

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