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L'idée de parler avec Maryse Cantin m'est venue en lisant un article récent d'un magazine économique américain relatant l'importance des boutiques phares dans la relance immobilière des quartiers.

Maryse Cantin tient boutique rue Saint-Denis depuis 1975.... (PHOTO OLIVIER JEAN, archives LA PRESSE) - image 1.0

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Maryse Cantin tient boutique rue Saint-Denis depuis 1975.

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Quelques objets que l'on trouve à la boutique... (PHOTO OLIVIER JEAN, archives LA PRESSE) - image 1.1

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Quelques objets que l'on trouve à la boutique Arthur Quentin, tenue par Maryse Cantin depuis 1975 rue Saint-Denis.

PHOTO OLIVIER JEAN, archives LA PRESSE

On parle souvent du rôle crucial des restaurants, des bars, des épiceries et des cafés pour donner vie à de nouveaux lotissements ou à des zones en transformation en quête d'une nouvelle âme, mais il est vrai que des boutiques méritant à elles seules le détour peuvent absolument jouer ce rôle. Comme si la connexion avec le reste de l'univers et le plaisir qu'on peut prendre à regarder de belles choses et à rencontrer les gens qui les ont choisies faisaient de ces adresses de petits pôles souriant d'humanité. Le commerce, rappelons-le, est et sera toujours un moment, des prétextes cruciaux, pour échanger, se parler...

À Montréal, difficile de trouver meilleur exemple qu'Arthur Quentin, la boutique d'objets pour la maison ouverte par Maryse Cantin en 1975, qui a littéralement été l'épicentre de la transformation de la rue Saint-Denis. Surtout que cette boutique demeure, encore et toujours, contre vents et marées, un des piliers de cette artère aujourd'hui malmenée par la construction, la spéculation et les grands cycles de la « coolitude » qui font qu'aucune mode ne dure, mais que toutes reviennent.

En me rendant à la boutique d'objets de maison exquis et d'outils de cuisine minutieusement sélectionnés - c'est là que Justin Trudeau a fait sa liste de mariage ! - juste devant L'Express, un peu au nord de Roy, je me coince dans un nouveau tunnel de cônes orangés qui m'empêchent de tourner. Je roule, je roule, avec l'impression que jamais je ne pourrai me garer, que jamais je ne pourrai sortir de cette voie unique avant, je ne sais pas, moi, Saint-Jérôme...

Quand j'arrive finalement à la boutique, Mme Cantin me regarde doucement, m'offre un café, m'indique qu'il y a maintenant toutes sortes de nouveaux endroits où se garer, justement à cause de cette situation. Elle refuse de s'énerver. « Vous savez, j'en ai vu d'autres à travers les années. »

Quand Mme Cantin, sociologue de formation née dans une famille de commerçants, a acheté son espace, il y a 40 ans, la rue n'était plus grand-chose, dit-elle. Les vastes appartements luxueux aux hauts plafonds et boiseries fines qui, avec ceux de la rue Saint-Hubert, avaient fait du secteur un quartier huppé au début du XXsiècle étaient devenus des maisons de chambres. Et le Théâtre d'Aujourd'hui, son voisin, était un cinéma porno. « Mais comme j'étais une femme et qu'on ne voulait pas me louer, je devais acheter. Et c'était tout ce que je pouvais me permettre. »

Rapidement, toutefois, sa façon de choisir les objets pour la maison, la cuisine et la table, selon ses propres goûts très francophiles, a séduit une jeune clientèle de baby-boomers en quête de choix différents de ceux de leurs parents. 

Chez Quentin, on était beaucoup à Paris, loin des références britanniques, américaines ou danoises ayant façonné les goûts à la Mad Men de la génération précédente. C'était nouveau.

Ajoutez à cela l'ouverture du restaurant L'Express en face quatre ans plus tard ainsi que celle de Bleu Nuit, aussi signée Cantin, pour la lingerie, et une rénovation des boutiques signée Luc Laporte, l'architecte phare de l'époque - aussi celui de feu le Lux et du Laloux -, et le mouvement était lancé. Dans les années 80 et 90, Saint-Denis a été une des rues commerciales montréalaises les plus courues.

« Aujourd'hui, on exagère les problèmes de la rue, affirme Mme Cantin. Il y a toujours eu des hauts et des bas. Et c'est la multiplication des espaces commerciaux, notamment aux étages, qui fausse les données. »

Selon elle, il faut que le marché immobilier dans la rue trouve un nouvel équilibre, et elle ne détesterait pas que la spéculation cesse. Mais elle ne craint pas pour l'avenir des boutiques sérieuses, soignées, solides.

Si elle avait à ouvrir un nouveau commerce aujourd'hui, peut-être irait-elle à Saint-Henri ou dans un autre quartier en devenir, parce que les citadins voudront toujours des boutiques avec pignon sur rue, croit-elle. Mais la rue Saint-Denis demeurera la sienne parce que la vie continue, qu'on ne peut pas tout chambarder au moindre coup de vent et qu'il y aura toujours de la place pour les commerces ancrages de quartier, qui savent s'adapter tout en restant eux-mêmes, fiables, rassurants, loyaux. On parle beaucoup du commerce d'expérience, dit-elle. En voilà une.

« Le commerce électronique et les centres commerciaux peuvent exister, mais il y aura toujours un besoin pour l'échange humain, personnel », dit-elle. Toujours un besoin pour des lieux où on peut parler à des gens pour recevoir des conseils, où on peut voir réellement ce qu'on achète, où on peut découvrir autre chose que ce qu'on pensait acquérir au départ, où on peut mieux comprendre ce qui est sur le marché. Bref, on parle d'un lieu physique et non virtuel, et non pas d'une succursale d'une grande chaîne, mais d'un commerce unique où le client peut choisir d'être différent.

« Vous avez, il y a des cycles, dit-elle à la fin de notre entretien. Je ne m'inquiète pas. Tout reviendra. »

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