Chronique

Le succès et la douleur

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Personne ne comprend ce qui s'est passé.

Benoit Violier dirigeait une entreprise florissante à Crissier, près de Lausanne, dans le canton de Vaud, en Suisse. Chef et restaurateur, il venait de voir son établissement consacré meilleure table au monde par un nouveau palmarès français établi par des pairs, La Liste. Sa salle était toujours pleine. Il n'avait pas de difficultés financières connues. Ses étoiles Michelin n'étaient pas remises en question.

Pourtant, dimanche, il s'est donné la mort. Avec un fusil de chasse. Rapidement, les témoignages de grands collègues ont été rendus sur les réseaux sociaux, mais les questions ont aussi commencé à circuler. Comment peut-on vouloir mettre fin à ses jours quand tout va, apparemment, si bien ? Quand le grand chef français Bernard Loiseau s'est enlevé la vie en 2003, on parlait de possible perte d'étoile. Mais là, aucune ombre au tableau.

« C'est vraiment tragique, mais ce n'est pas la première fois que ça arrive », commente le DJianLi Wang, professeur au département de psychiatrie de l'École de médecine de l'Université de Calgary et grand spécialiste canadien de la santé mentale masculine. « On peut poser les mêmes questions au sujet du comédien Robin Williams, qui est mort, ou de l'acteur Owen Wilson, qui a fait une tentative de suicide », dit-il. « Beaucoup de gens qui ont du succès dans la vie souffrent de dépression. »

En Suisse, ce n'est pas la première fois que des chefs d'entreprise dont la carrière semblait, de l'extérieur, impeccablement gérée se donnent ainsi la mort. Carsten Schloter, ex-directeur général de Swisscom, s'est suicidé en juillet 2013, à 50 ans. Puis ce fut le cas de Pierre Wauthier, ancien directeur financier de Zurich Assurance, un mois plus tard.

« On associe systématiquement le suicide à l'échec, il peut aussi découler du succès », explique Koorosh Massoudi, enseignant à l'Institut de psychologie de l'Université de Lausanne, dans un entretien publié hier par Le Temps, le quotidien genevois.

Selon lui, les difficultés que rencontrent les chefs d'entreprise sont d'une nature complètement différente de celles qui mènent des employés vers la dépression, l'épuisement professionnel ou pire. Pour les employés, c'est souvent un cocktail de manque d'autonomie, de peur de perdre son emploi et de surcharge de travail qui draine le moral. « Dans le cas des grands patrons, c'est un trop-plein d'autonomie et une recherche constante d'excellence qui créent ces situations de détresse, poursuit le psychologue. Il y a aussi, évidemment, des pressions extérieures qui les poussent à toujours chercher la perfection : le système des étoiles en cuisine, les résultats financiers et autres classements pour les entreprises. »

Pourquoi ces chefs d'entreprise ne vont-ils pas chercher de l'aide ?

Selon le DWang, on doit d'abord comprendre que ces leaders en affaires que la dépression pousse au pire sont des hommes. Dans la société en général, les trois quarts des suicides sont commis par des hommes. Les statistiques à cet égard sont claires, surtout depuis une bonne décennie.

Contrairement aux femmes, qui ont plus de facilité à tendre la main et à s'ouvrir aux autres au sujet de leurs problèmes, les hommes se ferment, ne vont pas assez à la recherche d'aide psychologique. « Nous sommes actuellement en train de faire une recherche nationale sur la question, explique le psychiatre albertain, et la majorité des hommes nous disent que s'ils avaient des problèmes de dépression, ils n'en parleraient à personne. » Pas aux gens avec qui ils partagent leur vie, pas à leurs associés, pas à leurs amis...

Pourquoi ? À cause de stéréotypes profondément ancrés sur la nécessité d'être fort, sans faille. Les hommes ont peur d'être stigmatisés en admettant leurs difficultés. « Je n'ai pas de données précises concernant les chefs d'entreprise, mais je crois qu'on attend encore plus de ces gens-là qu'ils soient infailliblement solides. »

Nicolas Chevrier, psychologue spécialiste du travail à Montréal, explique qu'effectivement, plus les personnes sont haut placées dans la hiérarchie, plus elles sont sujettes à la détresse psychologique. « Il y a un très fort élément de responsabilisation », explique-t-il, qui fait que les leaders sentent le poids de l'entreprise - le bon fonctionnement des employés, le succès financier, la bonne marche de tout au quotidien - sur leurs épaules. C'est lourd à porter.

Cela dit, poursuit-il, cette détresse, si elle est aiguë, mène généralement à ce qu'on appelle l'épuisement professionnel, pas nécessairement à la dépression. Or, c'est la dépression qui est liée au suicide. « Le débordement de l'épuisement dans la sphère privée est rare », dit M. Chevrier. « Mais la détresse psychologique des dirigeants est une réalité », confirme-t-il.

Est-il surpris de la voir même chez des gens qui ont beaucoup de succès ? Pas du tout. « Le succès, ça n'a rien de fixe, ce n'est pas linéaire. Et ce n'est pas quelque chose dont on a totalement le contrôle. »

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