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Tout le monde saute en parachute

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MARDI MIDI
Je sors d'une réunion et je regarde mes courriels. Il y en a un de Marie-Pierre Hamel, des Éditions La Presse, qui me demande avec le sourire si je peux me libérer en soirée jeudi. Mon coeur se met à battre plus fort. Je sais exactement de quoi elle parle. «Jeudi soir.» C'est presque un code. C'est la soirée cruciale, celle de l'enregistrement de Tout le monde en parle. Je suis dans ma voiture (garée). J'ai envie d'ouvrir les fenêtres et d'annoncer à tous les passants qui marchent sur le trottoir que j'ai été invitée. Voilà huit ans maintenant que je publie au moins un livre par année et que je rêve d'aller sur le plateau de cette émission. Huit ans! Je m'étais presque convaincue que ça n'arriverait jamais. Mais apparemment, se faire inviter à TLMEP, c'est un peu comme tomber enceinte: pour que ça arrive, il ne faut plus y penser! (À tous ceux à qui j'ai dit, année après année, que ça ne me faisait rien de ne pas avoir été convoquée, je l'avoue: je vous ai menti! J'avais trop hâte que ça arrive!)

MARDI SOIR

Déjà je stresse. Et si je n'étais pas à la hauteur? Suis-je vraiment suffisamment intéressante? Suis-je capable de défendre en ondes, de façon limpide, toutes les idées que j'ai exprimées dans le journal? Et puis, je m'habille comment? Mes cheveux? (Le stress augmente.) Coup de fil à Sophie Banford, éditrice de Châtelaine et de Loulou. Veux-tu être ma styliste? «Tu fais ton look queue de cheval d'ado. Tenue noire, simple mais chic. Mets tes énormes boucles d'oreilles en coeur. Faut que ça ait l'air moderne, pas matante. Choisis de belles chaussures, car on va te voir de plain-pied quand tu descends les escaliers.» Je plonge dans mon placard. Évidemment, je ne trouve rien. Appels aux boutiques de Denis Gagnon et de Marie Saint Pierre. Je tiens absolument à porter des vêtements d'un designer québécois. D'abord pour encourager la création d'ici; mais aussi parce que c'est plus abordable que les designers étrangers. «Prêtez-vous des échantillons pour aller à la télé?»

JEUDI MATIN

Quarante-cinq minutes de course pour gérer le stress qui va et vient. Je n'arrête pas de répondre dans ma tête à des questions fictives sur mes textes les plus controversés. Pause vernis à ongles pas loin de chez moi. «On va voir tes mains», m'a prévenue ma styliste. Puis départ vers le studio de Marie Saint Pierre, où j'essaie tenue après tenue. J'envoie des photos à Sophie, qui me conseille de choisir la plus simple. Une robe fourreau noire avec de longues manches qui deviennent des gants. Mes inquiétudes au sujet de mon apparence me font oublier le reste. Bravo, la féministe!

JEUDI, 18H30

J'arrive à Radio-Canada. Autant dire Buckingham Palace. Il n'y a pas de tapis rouge, mais c'est tout comme. Une loge avec mon nom. Des gens adorables partout qui me souhaitent la bienvenue, me demandent si j'ai faim. Il y a de la nourriture en abondance. Un repas chaud, du chocolat, des fruits, des bonbons, du vin. Carole-Andrée Laniel, la rédactrice en chef, m'accueille gentiment, me met à l'aise, s'étonne que personne ne m'accompagne. Dans l'énervement, je n'ai pas pensé à ça. J'appelle à la maison. Ma fille aînée décide de donner ses billets de hockey à un ami et saute dans un taxi. Rien n'aurait pu me faire plus plaisir. Je pensais que ça irait si j'y allais seule. J'étais prête à tout. Mais son arrivée me calme, me fait chaud au coeur (désolée de la formule Hallmark, mais c'est vraiment ça). J'ai l'impression que mon subconscient, qui s'occupe de gérer mon stress, m'envoie un petit message: «Je ne t'en avais pas parlé, mais c'est mieux avec elle, non?»

JEUDI, 19H

Il faut passer au maquillage et à la coiffure. Alors que Micheline répond à tous mes caprices - «plus de noir là, s'il te plaît, et peut-être aussi du rouge plus rouge?» -, Justin Trudeau arrive. Je suis ravie de le rencontrer. Je connais Sophie Grégoire, sa femme, car je l'ai déjà interviewée. Mais lui, je ne lui avais jamais vraiment parlé, si ce n'est quelques mots dans un couloir à La Presse après son élection à la tête du Parti libéral. «On se dit tu ou vous?» «Tu, tu, tu», répond-il. Ma fille, qui est fascinée par le personnage, se pince. Je vois dans ses yeux qu'elle n'en revient juste pas, et moi, je suis trop contente de lui permettre de vivre une telle soirée. Plus tard, elle rencontrera Jean-François Lépine, Bobby Bazini, Guy A. Lepage, évidemment, et Dominique Michel. «Rappelle-toi bien ta rencontre avec cette femme incroyable, ma chouette. Un jour, tu comprendras à quel point c'est un monument.»

JEUDI, 19H45

Le régisseur m'attend. Évidemment, il faut rectifier ma coiffure et je retarde tout le monde. Il faut aussi installer mon micro qui ne s'accroche pas facilement à ma robe. Totalement oublié de penser à ça quand je l'ai choisie. Tant mieux, dans le fond. Je tremble.

JEUDI, 20H

Je descends les marches en entendant mon nom. Ouf, je ne suis pas tombée. Les applaudissements de la foule sont incroyables. Guy A. Lepage commence ses questions. Je tremble comme une feuille, je plonge dans le vide. J'imagine que c'est pareil pour le bungee. Non, le parachute. Je suis vraiment contente d'être là.

JEUDI, 21H

J'ai survécu! Les questions étaient pertinentes. Guy A. ne m'a pas coincée sur des écrits passés dont je suis peu fière. J'ai réussi à dire quelque chose d'à peu près cohérent au sujet de l'émission de Jean Airoldi, un autre invité. Je ne suis pas 100% satisfaite de tout ce que j'ai dit et, surtout, j'ai l'impression d'avoir oublié un tas de choses. Mais ma fille m'assure, en langage ado, que je m'en suis bien tirée: «T'as dead, maman.» Son regard me rassure. Partout les commentaires sont positifs, sympathiques. Est-ce possible que tout se soit si bien passé? J'ai trois jours pour y penser, trois jours pour débreffer le tournage de mille façons dans ma tête avant que l'émission ne soit diffusée.

MINUIT

«Tu viens au bistro?» C'est Guy A. Lepage qui me demande si je veux aller manger avec l'équipe et les invités à son restaurant, dans le quartier des spectacles, le Bistro Accords, que je n'ai pas encore eu vraiment la chance d'essayer. «Bien sûr.» On se retrouve, une douzaine de personnes. Le bon vin coule. C'est Guy A. le connaisseur qui choisit et qui nous l'offre. Les pétoncles au maïs sont parfaits. La compagnie et la conversation aussi. Après, quand l'émission sera diffusée, tout le monde me dira que j'étais particulièrement souriante. Il y a quelque chose dans la confiance en soi de l'équipe qui est contagieux.

DIMANCHE SOIR

Je suis un peu inquiète, mais j'ai surtout hâte de voir ça. Je m'installe dans mon canapé dans mon sous-sol. Mes enfants viennent me retrouver. L'impression d'être sur le point de sauter en parachute revient. Pas le choix rendu là. Advienne que pourra. Tout un thrill.

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