Rien à discuter

Des étudiants à l'Université York, à Toronto.... (PHOTO MARK BLINCH, ARCHIVES REUTERS)

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Des étudiants à l'Université York, à Toronto.

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Que se passerait-il si, demain matin, un étudiant d'université chrétien demandait à son professeur de ne pas faire équipe avec un étudiant juif ou musulman, ou l'inverse? Ou si une étudiante informait l'assistant du prof qu'elle préférerait ne pas participer aux ateliers en petits groupes avec les membres de sa classe qui sont de race noire?

Imaginez deux secondes.

Vous n'y arrivez pas?

Normal. Dans une société démocratique et ouverte comme la nôtre, on ne peut plus croire, on peut plus envisager des scénarios aussi horribles.

Par contre, parlez d'un étudiant qui ne veut pas travailler en collaboration avec des femmes - comme c'est le cas d'une personne inscrite à l'Université York, à Toronto - et vous lancez un débat national tout à fait acceptable sur les accommodements religieux.

«Oui», «non», «lui a raison, non elle», «nous avons tort», «vous avez un bon argument...» Le Canada entier est là à discuter calmement, logiquement, sérieusement de ségrégation, de discrimination, comme si c'était une discussion normale.

Eh bien, savez-vous quoi?

Ça ne l'est pas. Point.

Il faut arrêter de penser qu'il est légitime de débattre du bien-fondé de la ségrégation des femmes et de discrimination à l'égard des femmes commises au nom de la religion.

***

L'affaire a éclaté la semaine dernière, lorsqu'on a appris qu'un étudiant de l'université torontoise avait demandé à un professeur de sociologie de ne pas avoir à participer à un projet de groupe avec des étudiantes, requête d'abord refusée par le professeur, mais ensuite approuvée par le doyen de la faculté des arts où étudie le religieux orthodoxe en question (on ne sait pas quelle religion pratique l'étudiant).

Tout cela s'est passé durant le dernier trimestre et l'étudiant a fini par se rendre à la décision de son prof, approuvée par le département, et par faire le travail demandé avec des étudiantes.

Mais le fait que le doyen de la faculté n'ait pas rejeté d'un revers de main cette demande d'exemption d'avoir à côtoyer des femmes a déclenché un débat pancanadien sur les accommodements religieux, débat que le président de l'université en question, Mamdouh Shoukri, trouve fort à propos. Selon M. Shoukri, la société ne peut que tirer profit de ce vaste plongeon au coeur de la complexité de la question des accommodements religieux.

Le président n'a pas pris position dans le débat, n'a pas dit s'il était plutôt d'accord avec le professeur de sociologie, Paul Grayson, ou avec le doyen, Martin Singer. Mais il aime qu'on en parle.

Moi, je trouve ahurissant que cette question fasse l'objet d'une polémique. Qu'on envisage ne fût-ce qu'un instant qu'une demande de rejet des femmes puisse être considérée comme légitime, surtout, surtout, dans un contexte universitaire.

Et ne venez pas me dire que cette histoire est un cas isolé qui ne mérite pas toute notre attention. L'automne dernier, la Grande-Bretagne a fait face à un débat semblable. Cette fois, il était question de conférenciers universitaires demandant des auditoires ségrégués hommes-femmes, concept d'abord entériné par la principale association universitaire britannique, Universities UK, puis mis de côté après que le premier ministre est intervenu.

***

Que les religions aient des pratiques sexistes est un fait. Une réalité choquante et condamnable, et la première religion que je condamnerais ici est la mienne, la catholique, où, malgré les efforts remarquables du nouveau pape pour être moins homophobe et moins néanderthalien que les autres - il a récemment dit aux mères que si elles devaient allaiter pendant la messe dans des lieux aussi sacrés que la chapelle Sixtine, il n'y voyait aucun inconvénient, Dieu merci -, on continue de refuser la prêtrise aux femmes, position inexcusable en 2014. Et je n'entrerai même pas dans la discussion sur les positions de cette Église sur mille autres sujets (divorce, contraception, avortement, etc.).

Cette réalité inégalitaire des religions, on ne peut pas l'interdire, apparemment, par nos lois démocratiques.

Mais ce qu'on peut refuser, et cela devrait être un réflexe en 2014, c'est que le religieux recommence à se répandre là où on l'a chassé, à commencer par les lieux de haut savoir, comme les universités, ground zero de toutes nos réflexions notamment sur la science et la démocratie.

Je ne suis pas convaincue que la Charte des valeurs sur laquelle le Québec se prononce actuellement grâce aux audiences de la commission parlementaire ouverte hier soit le document idéal pour mettre la province à l'abri d'un retour des morales religieuses conservatrices et des inégalités inacceptables qu'elles prônent.

Mais ce qui est clair, par le fait même que la décision du professeur de York ne fait pas l'unanimité, c'est que la primauté de l'égalité entre les sexes sur les caprices des religions ne fait pas partie des certitudes canadiennes inébranlables.

Et ça, c'est inquiétant. Et ça montre que comme société, il faut activement agir, pour vrai, pour remettre clairement les pendules à l'heure. À l'heure moderne.




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