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C'est arrivé mille fois depuis que la caméra a été inventée.

Surtout depuis qu'on a des caméras numériques légères et hyper conviviales. Un quidam tourne une scène inhabituelle, choquante, qui se passe dans la rue et ça fait les nouvelles.

C'est ainsi qu'on a découvert récemment les pensées d'un policier sur les sans-abri en t-shirt à - 20 et c'est ainsi aussi, durant la grande tourmente étudiante de 2012, qu'on a pu entendre la prose de l'agente 728 au sujet des carrés rouges, crottés, rats et autres ratons laveurs.

Ces deux événements sont les plus frais à nos mémoires, mais il y en a eu des tonnes d'autres ici et ailleurs. On n'a qu'à penser à toutes les images numériques consacrées au maire de Toronto, Rob Ford, qui ne serait pas dans le pétrin où il est, peut-on penser, si personne ne l'avait filmé saoul ou en train de fumer du crack.

Accidents baroques, violence nue ou armée, cruauté animale, paroles et gestes en apparence révoltants... Les caméras citoyennes ont jeté leur dévolu sur des millions d'actions publiques ou privées, mais d'intérêt public, qui seraient autrement passées sous silence. Et on les en remercie. Presque à 100 %.

Presque, parce qu'on les en remercie en se demandant quand arrivera le jour où l'on sera, nous aussi, nous tous, visés par ces caméras justicières autoproclamées. Où l'on aura fait une bêtise qui sera affichée sur Twitter ou Facebook ou Snapchat sans mise en contexte, sans droit de réplique, bêtise livrée aux fauves pour qu'ils la déchiquètent et s'en gargarisent.

LA fois où l'on aura dit une bêtise aussitôt regrettée, parlé au portable au volant (pour une urgence justifiée), échappé quelque chose par terre dans un geste pouvant paraître négligent, mais réellement maladroit... Les personnalités publiques le vivent constamment: citées, montrées, décrites, placées hors contexte, toutes peuvent avoir l'air de gens parfaitement irresponsables ou incompétents.

En réplique à toute la commotion créée par «l'affaire du poteau», le Service de police de la Ville de Montréal a annoncé qu'il allait peut-être lui aussi commencer à tout filmer, un peu comme la police de Londres a annoncé qu'elle allait le faire pour ses interventions armées, réponse aux questions soulevées par ses faits et gestes durant les émeutes de 2011.

Pourquoi les forces de l'ordre veulent-elles aussi tourner? Pour qu'on voie le début et la fin de ces scènes que les citoyens cameramen diffusent sur l'internet. Pour leur donner un peu de contexte. Pour mieux expliquer.

On aimerait que la police soit plus cohérente quand elle parle de transparence, en traitant ses dossiers de discipline publiquement, mais on la comprend quand elle parle de transparence filmée, sur le terrain.

L'idée n'est pas mauvaise.

Je ne sais pas pour vous, mais moi aussi, j'aurais aimé en voir un peu plus long de cette fameuse opération poteau.

***

Il y a dans la caméra citoyenne un côté libérateur crucial, mais aussi un volet aléatoire trouble.

Si Edward Snowden nous a montré, en dévoilant que le gouvernement américain puisait dans nos dossiers personnels numériques, que le Big Brother de 1984 n'est pas une créature de fiction totalement irréaliste, l'utilisation que l'on fait tous de nos caméras démontre aussi clairement que Big Brother, c'est un peu nous tous aussi.

Levez la main, ceux qui n'ont jamais vu sur un réseau social une photo d'eux qu'ils n'avaient pas envie de voir publiée. Je suis convaincue que vous êtes peu nombreux.

Il y a longtemps, avant YouTube et l'internet, on allait au cinéma pour voir les publicités télévisées primées au Festival de Cannes et je me rappelle à cette époque, 1986 pour être précise, une pub britannique brillante conçue pour le quotidien The Guardian. On y voyait un skinhead arriver en courant vers une dame appuyée sur un mur dans une rue de Londres. Première impression: il vient de faire un mauvais coup et il fuit. Ensuite, la caméra changeait de point de vue et on voyait l'homme prêt à se ruer sur un monsieur marchant paisiblement. «Oh, c'est plutôt à lui qu'il veut s'en prendre», se disait le spectateur. Et puis la caméra changeait encore de position et on pouvait alors voir un échafaudage sur le point de s'effondrer sur le passant, que le skinhead s'apprêtait, lui, à sauver en le poussant contre un mur.

«Get the whole picture», disait la pub.

Exactement.

«Cherchez une vue d'ensemble.» Incluant les morceaux que l'on préfère ne pas voir parce que cela bouscule nos idées préconçues.

La caméra citoyenne nous garantit-elle des vues d'ensemble?

Parfois elle nous apporte l'angle manquant des versions officielles. Parfois elle nous offre seulement la sienne.




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