Au-delà des différences et de l'indifférence

Marie-Claude Lortie
La Presse

Je n'ai pas compté le nombre de participants à la grande manifestation d'hier, mais je peux vous garantir une chose: en 24 ans de journalisme, je n'ai pas souvent vu une foule de cette taille à Montréal. Sainte-Catherine, Jeanne-Mance, de Maisonneuve, Président-Kennedy, Ontario... Dès le départ, à 14 h, on avait de la difficulté à voir les contours de cette mer humaine, vastement plus étalée et ventrue qu'au temps des festivals. De tous les côtés les marcheurs arrivaient, bigarrés, souriants, les joues rougies par un printemps au ton hivernal.

En constatant l'ampleur de la mobilisation, j'ai eu la même réaction que Jacques Languirand. «Wow». Ma tendance agoraphobe s'est effacée pour laisser place à un drôle de sentiment impressionné. C'est Fred Pellerin, le poète conteur, qui a le mieux saisi le moment, sur scène, au parc Jeanne-Mance, en disant que ce qui se passait était «au-delà des différences, au-delà de l'indifférence».

Vendredi, quand je me suis retrouvée malgré moi prise dans la manifestation-émeute des étudiants autour du Palais des congrès, je me suis dit que cette désastreuse atmosphère n'aiderait pas le grand événement de la Journée de la Terre organisé le surlendemain par le metteur en scène Dominic Champagne. Sortir du bureau, comme cela m'est littéralement arrivé, pour me retrouver nez à nez avec des flics en train d'arrêter brutalement un étudiant hurlant, ce n'est pas le genre d'expérience qui donne envie d'aller se mêler aux foules par les temps qui courent. Les gens auront-ils peur de la casse, me suis-je demandé, auront-ils peur de la police?

Et puis hier, en voyant l'ampleur de la foule bon enfant, je me suis demandé si, au contraire, les événements de vendredi n'avaient pas plutôt aidé ce fameux 22 avril.

Et si les blagues terriblement insensibles et inconscientes de Jean Charest n'avaient pas plutôt éveillé certains tannés légers d'une torpeur confortable? Et si la violence de la contestation de vendredi n'avait pas rappelé aux écoeurés pacifistes l'importance cruciale de leur calme présence sur la montagne?

J'ai testé mes idées auprès de la chanteuse Ariane Moffatt, qui était du spectacle.

«Je suis certaine qu'il y a eu un effet, m'a-t-elle répondu. Ce qu'on voit ici, c'est la suite des manifestations étudiantes, c'est la suite des manifestations sur la scène internationale. Et les propos de Jean Charest, vendredi, ont probablement aussi été toucher un ras-le-bol du cynisme.»

Fred Pellerin, qui était sur place lui aussi, est du même avis. «C'est le Jour de la Terre et de l'environnement, mais ce dont on parle ici, c'est surtout d'un projet collectif, démocratique, et tout ça me rejoint», a-t-il confié en regardant le tapis humain qui recouvrait tout le parc Jeanne-Mance, des deux côtés de l'avenue du Parc en descendant vers Bleury et en remontant loin vers le nord.

Vendredi, a-t-il continué, les décideurs étaient ensemble au Palais des congrès «en train de se distribuer le Grand Nord pendant que les enfants du contribuable moyen se faisaient taper dehors». Le contribuable moyen est donc sorti hier dire que «ç'a pu d'allure».

Quand le porte-parole étudiant Gabriel Nadeau-Dubois est monté sur scène pour parler, pour dire que ce n'était pas les jeunes qui étaient violents, mais plutôt ceux qui détruisent la Terre avec leurs projets non écologiques, il a d'ailleurs été chaleureusement salué par la foule. (Selon ce qu'il m'a dit, il n'était pas question qu'il fasse partie du spectacle, mais on le lui a demandé, à brûle-pourpoint hier après-midi, en constatant qu'il était parmi les marcheurs et il a accepté.)

Vendredi, en rentrant du bureau, écoeurée par les événements de la journée - la violence des manifestants et des policiers, combinée à l'arrogance terrible du premier ministre - j'ai eu envie d'écrire un texte que j'ai affiché sur mon blogue. En gros, j'ai laissé parler la mère de famille en moi, celle qui regarde depuis trop longtemps deux enfants se chicaner sans vouloir s'en mêler, en se disant qu'ils doivent apprendre à régler leurs conflits et qui finit, à bout, par lâcher un immense: «ÇA VA FAIRE!»

Samedi matin, j'ai été inondée de messages de remerciements. Des messages d'étudiants, évidemment. Mais des messages aussi de libéraux et d'autres citoyens pas nécessairement contre les hausses des droits de scolarité, tout simplement exaspérés par l'incapacité du gouvernement provincial à régler ce conflit. Par l'incapacité d'agir, mais aussi par cette apparente incapacité de comprendre les motifs profonds et réels qui poussent les étudiants à faire la grève et tant de gens à les appuyer.

Parce qu'il y a quelque chose dans l'air.

Hier, si des centaines de milliers de personnes ont participé à la grande manifestation, ce n'est pas par hasard. Il faisait froid, gris. Rien pour se donner envie d'aller au parc. Mais il y avait chez tous les marcheurs avec qui j'ai discuté une réelle envie d'exprimer un message politique, qui s'inscrit exactement dans la même lignée que le vote anti-Harper des élections fédérales de l'an dernier. Ce message n'est pas précisément anti-Plan Nord ou anti-hausse des droits de scolarité, mais plus global. C'est, je dirais, un message d'inquiétude face aux conséquences environnementales et sociales du modèle de développement dans lequel nous sommes embarqués.

Je ne crois pas qu'il y ait au Québec une envie révolutionnaire de tout arrêter, de tout changer, de casser la baraque. Mais je sens une envie de revenir à l'esprit de la Révolution tranquille, de revenir à l'esprit du message du chef libéral Jean Lesage quand il voulait lancer la nationalisation de l'électricité: le développement, oui, la modernité, oui, mais de la bonne façon. Et de la juste façon.

Pour joindre notre chroniqueuse: mlortie@lapresse.ca

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