L'alimentation à deux vitesses

Marie-Claude Lortie
La Presse

Le Québec a acheté pour 13,9 millions de dollars de jus de pomme chinois en 2010.

Oui, le Québec, province dont le Sud se couvre de pommes le mois de septembre venu.

Ce n'est pas moi qui le dis, c'est Marie Allard, collègue qui a signé en ces pages samedi un excellent dossier sur les importations alimentaires chinoises au Québec.

Qu'on fasse venir ici des crevettes de pisciculture de Chine, ça ne m'étonne plus. Marie nous l'a répété samedi, mais il y a longtemps - en fait, depuis que j'ai lu Notre mer nourricière de Taras Grescoe - que je n'achète plus au supermarché, à la poissonnerie ni même au restaurant ces crustacés venus d'Asie, à bas prix, élevés dans des conditions hautement douteuses. Quand je vois un gros sac de crevettes «tigre» dans les étalages, où l'on peut lire «produit d'Asie», sans autre précision, je passe mon tour. Donnez-moi des crevettes nordiques sauvages et me voilà heureuse.

Pour la très grande présence de l'ail chinois sur le marché, la première fois que je l'ai remarquée, c'est au marché Jean-Talon. Au milieu d'une allée, là où sont installés non pas des agriculteurs, mais des revendeurs s'approvisionnant aux mêmes grossistes que les supermarchés, il y avait des sacs de cinq bulbes vendus 1$. Quand on a l'impression d'être chez Dollarama en plein marché public, une sonnette d'alarme se fait entendre. J'ai bien regardé le paquet. Origine: Chine, disait-on. Je n'en ai pas acheté. Et depuis, je cherche l'ail bio québécois, qui coûte pas mal plus cher, mais qui me rassure infiniment plus.

Ce que je ne savais pas, en revanche, et qui m'a fait hurler samedi matin en lisant mon journal, c'est la quantité de jus de pomme qu'on importe de là-bas. Même Lassonde, qui chapeaute Oasis et Rougemont, des marques que je fréquente à l'occasion, se procure parfois du concentré en Chine.

D'autres importent aussi des fraises, qui s'en vont dans la transformation.

Personne ne s'en vante... Car la réglementation sur l'étiquetage permet aisément à nos alimenteurs de ne pas en glisser mot.

Pourtant, s'il y a une chose qu'on veut savoir, c'est bien ça: d'où vient notre nourriture. La Chine collectionne les scandales alimentaires. Préparation pour nourrisson à la mélanine, lait contaminé à l'aflatoxine, antigel dans le vinaigre, huiles de cuisson usées recyclées frauduleusement... Vous avez envie d'avoir ce doute dans votre assiette, vous?

* * *

Pas moi. C'est pour cela que, dimanche, je suis retournée dans l'enthousiasme acheter un poulet bio à 26$ chez mon producteur préféré, celui où je peux voir les poulets se balader à l'air frais tout l'été. Cher? Pas tant que ça finalement.

D'abord, parce que j'en fais au moins trois repas. Comme ma grand-mère Rhéa, j'étire, je fais de la soupe, du riz sauté, des sandwichs, de la salade.

Et puis parce qu'il n'y a pas de prix environnemental, pas de coût social, pas de dépense en santé liés à la production et à la consommation d'aliments locaux, bios, frais.

Lorsqu'on achète des aliments vraiment pas chers, comme ces produits chinois que l'on importe essentiellement parce qu'ils sont très abordables, il y a tout un prix à payer qu'on refuse de voir. Le prix de la pollution que les fermes industrielles et le transport jusqu'ici génèrent. Le prix social et médical engendré par l'embauche de travailleurs sous-payés travaillant souvent dans des conditions difficiles. Et c'est sans parler des questions fondamentales posées ici par la non-autonomie alimentaire ainsi encouragée, par la décroissance des secteurs locaux minés par cette concurrence. Et ces interrogations que j'énonce ne sont que la pointe de l'iceberg...

Un aliment n'a pas à être cher pour être bon. Cette logique ouvre elle aussi la porte à toutes sortes d'abus. Mais un prix très peu élevé doit nous amener à nous poser des questions. Qui a été sous-payé pour que cette carotte coûte si peu cher? Quelle méthode a-t-on utilisée pour que le coût de production soit si concurrentiel? Quelle sorte d'engrais a-t-on répandue? En Chine, nous a aussi appris Marie dans son dossier, des pastèques engraissées aux produits chimiques se sont mises à exploser. Sans parler des cochons dont on diminue le taux de graisse à coup de clenbutérol, l'anabolisant trouvé dans le sang d'Alberto Contador.

* * *

Il faut donc être logique. Quand on s'inquiète du contenu de nos assiettes, quand on veut savoir s'il y a des ingrédients venus de Chine dans notre soupe, c'est parce qu'on a des doutes au sujet des méthodes utilisées non seulement pour élever ou faire pousser ces aliments, mais surtout pour le faire à très peu de coûts. Nos inquiétudes doivent donc être accompagnées d'une volonté de revoir notre quête du bon marché à tout prix. Il faut voir comment on alloue notre budget alimentaire, à la maison, et voir si on ne peut pas acheter autrement. Nos craintes doivent aussi nous amener à réclamer la mise à l'avant du dossier alimentaire sur la scène politique. Il faut qu'à Québec comme à Ottawa et même à Montréal, on s'interroge collectivement sur notre approvisionnement en nourriture. Car nous devons trouver des façons de nous assurer que même les gens dont les budgets sont très limités puissent avoir accès à des aliments produits et acheminés à leur table dans de bonnes conditions.

On a souvent parlé de la médecine à deux vitesses. Si on continue comme on va là, on va se retrouver avec une alimentation à deux vitesses. Celles de ceux qui peuvent se permettre des produits frais et locaux dont la salubrité est vérifiable et tous les autres, qui devront se contenter de «made in China» et du reste.

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