Où est l'âme de Griffintown?

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Marie-Claude Lortie
La Presse

Lorsqu'on emprunte les quais du Vieux-Port puis la piste cyclable vers l'ouest pour faire, par exemple, un petit jogging du midi, ou une balade à vélo, difficile de ne pas trouver le paysage plutôt moche dès que se termine le joli parc des écluses.

D'abord, on passe sous l'autoroute Bonaventure, ce qui n'est pas particulièrement chic et plutôt gris et plutôt poussiéreux. Puis on continue le long du bassin Peel avec ses eaux croupissantes qui se remplissent d'algues et de détritus dès que la fonte printanière les encourage. En revenant vers l'ouest, on entre finalement officiellement sur la piste du canal de Lachine, après avoir salué les clochards papotant sous la voie ferrée suspendue - ou s'être fait invectiver, c'est selon.

Puis, en avançant toujours vers l'ouest, on croise un bâtiment particulier, dont on se dit qu'il a dû être humblement élégant un jour, comme le sont les anciennes usines vitrées ou les gares de campagne. C'est notre tour du CN, un immeuble où jadis on surveillait et on aiguillait le trafic ferroviaire et naval à ce carrefour important.

Aujourd'hui, ce bâtiment aux formes asymétriques, tout en angles improbables, est totalement décrépit, en lambeaux. Cet été, quand le quotidien torontois The Globe and Mail a publié un article sur les difficultés actuelles de Montréal, qu'il comparait à la crise ayant précédé le déclin de New York dans les années 70, on s'est servi d'une photo de cette construction comme illustration. Que dire de plus?

C'est toute cette zone le long de la piste cyclable, qui commence lorsque de la Commune tourne vers le nord, encerclée par la rue Wellington et son pont, qui est visée par la première phase du nouveau projet de développement de Devimco, District Griffin. Rien d'exactement glamour, vous aurez compris, garage d'autobus et parkings industriels inclus.

Mais comme tous les espaces urbains post-industriels de ce type, c'est aussi un canevas majestueux. Il y a l'eau, la vue en contre-plongée sur la silhouette du centre-ville, le parc du canal pas loin. Il y a aussi des bâtiments historiques, comme cette mini tour du CN, mais aussi un immeuble Art déco, rue Murray, un peu plus loin. Aussi, du côté de la rue Brennan, un chaleureux et touchant long mur de pierres nobles laisse deviner une construction patrimoniale.

Est-ce le genre de lieu que l'on veut laisser entre les mains de ceux qui nous ont donné le Dix30?

Le projet présenté hier par les promoteurs et la Ville de Montréal, semble répondre, au premier coup d'oeil, à plusieurs des objections exprimées lors de la présentation des premiers projets pour Griffintown.

D'abord, il y a quelque chose de paradoxalement rassurant dans le fait que, pour le moment, ce soit beaucoup plus modeste. On ne parle plus de 1,3 milliard mais de 475 millions en investissement, pour commencer. On a moins l'impression de voir Disneyworld débarquer en ville, d'un coup sec.

Ensuite, on ne détruit pas la trame urbaine. Les rues demeurent. Cette zone ne devient donc pas, du jour au lendemain, un espace vierge pour l'aménagement d'un faux quartier dans une vraie ville.

Aussi, il y a promesse de logements urbains et de logements «abordables», des quatre et demi pour familles dont on se dit qu'elles ne devront pas être trop nombreuses.

Bref, il y a toutes sortes de bonnes raisons de dire «Oui, c'est mieux». En plus, le projet de tramway rue Peel demeure et le nouvel hôtel inclus dans le projet serait ouvert par le groupe Germain, qui a toujours su bien faire les choses.

Mais peut-on être renversé, enthousiasmé, emballé?

Difficile.

Pourquoi? J'ai trouvé un début de réponse hier en allant visiter le site web du bureau d'architectes qui veillera sur le projet, Martin, Marcotte et Beinhaker. Quand on clique sur «réalisations», on tombe sur un centre commercial à Delson, puis un autre à Sainte-Foy, et un autre à Rivières-des-Prairies. Puis défilent des supermarchés Loblaws et des succursales de la SAQ.

Il y a aussi des écoles, une station de métro (Concorde, à Laval), des résidences, des intérieurs...

Mais partout, on a l'impression d'être encore un peu chez Loblaws. Et très loin de l'architecture contemporaine allumée qui fait que lorsqu'on va à Barcelone, Malmö (en Suède), Copenhague ou Bilbao, on en revient un peu jaloux.

Pourtant, même si on n'a pas les siècles d'histoire et les fortunes de New York, Paris ou Londres, qu'est-ce qui nous empêche d'avoir le courage d'innover comme ces villes plus petites?

Pourquoi le projet Griffintown devrait-il, à première vue, ressembler à un complexe sans panache, à une combinaison commerce-tour d'habitations comme on en trouve tant et tant dans les banlieues de Dallas ou Phoenix?

Où sont la créativité, les idées, le style, l'originalité qui existe pourtant bel et bien au Québec, car on les retrouve dans les travaux architecturaux d'équipes comme celles d'In Situ, yh2, Pierre Thibault, Saucier + Perrotte, Paul Bernier...

Avec ce projet, on dirait qu'on accepte l'idée de vouloir ne ressembler à rien. Dans les brochures déposées hier, à part une photo d'un couple parfait qui boit du chardonnay au soleil couchant, on voit du propre, du rutilant qui ne coûte pas trop cher, de l'ordinaire qui ne secoue pas les idées reçues, ne dévie de rien et ne regarde surtout pas dans la cour des grands créateurs architecturaux comme Jean Nouvel, Rem Koolhaas ou Santiago Calatrava Valls pour voir ce qui s'y fait.

Est-ce cela qu'on veut pour Montréal?

Il n'y a pas que les pourcentages de logements sociaux, les investissements dans les trottoirs et les espaces de parking à considérer quand on lance un tel projet.

Il faut aussi qu'il ait une âme. Et même avec cette nouvelle mouture, on la cherche.

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