La perte des illusions

Antoine Olivier Pilon et Lou-Pascal Tremblay font partie... (PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE)

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Antoine Olivier Pilon et Lou-Pascal Tremblay font partie des têtes d'affiche de 1:54, film de Yan England qui traite de l'intimidation et du suicide.

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En arrivant à la première de 1:54, le premier long métrage de Yan England, j'ai eu un doute. Aurais-je dû demander à Fiston de m'accompagner? Il y avait, devant l'entrée du Théâtre Maisonneuve de la Place des Arts, tous les jeunes acteurs qu'il connaît et apprécie: Antoine Olivier Pilon, Lou-Pascal Tremblay, Sophie Nélisse, la bande de Subito texto (que j'ai retrouvée plus tard assise dans ma rangée).

Aux abords du tapis rouge, une horde d'adolescents et de préadolescents en pâmoison épiait avec un enthousiasme délirant toutes ces vedettes de la télévision jeunesse. Un star-système en soi, attirant son propre Fan club (oui, c'est une tentative de calembour avec le titre de l'émission qu'animait Yan England à VRAK).

J'ai eu de petits remords de père: la gardienne de but des Pee-Wee 3D est à trois sièges et tu n'as pas songé un instant que ça pourrait intéresser ton fils? Peut-être que d'assister à ce brouhaha adolescent lui aurait fait plaisir (plus qu'à moi, ça c'est sûr)? Pour une fois que tu ne passes pas un mercredi soir devant une pièce de théâtre sombre et ténébreuse...

Le début du film m'a aussitôt fait regretter de ne pas l'avoir invité. Fiston vient de commencer le secondaire, et la thématique principale de 1:54, l'intimidation - à laquelle Yan England a lui-même dû faire face en première secondaire -, est un sujet on ne peut plus pertinent pour un adolescent de 12 ans. Un prétexte tout désigné pour engager une discussion sur l'utilisation des réseaux sociaux, l'inclusion de tous dans le respect, les pratiques douteuses à surveiller chez les uns et les autres.

D'autant que l'histoire de Tim (Antoine Olivier Pilon), un ex-champion coureur de 16 ans qui se remet à la compétition - 1:54 est le chrono qu'il vise au 800 mètres -, est bien menée et efficace (même si elle manque singulièrement de subtilité, à mon avis). Et que Fiston est membre du club de cross-country de son école.

Le film de Yan England, à défaut d'être un chef-d'oeuvre cinématographique, fait oeuvre utile, non seulement en traitant de l'intimidation de manière réaliste, mais en affrontant le tabou entourant, encore et toujours, l'homosexualité chez les adolescents. 

On s'y traite de «tapette» et de «fif» à qui mieux mieux, comme si la lutte contre l'homophobie n'avait fait aucun progrès depuis les années 70.

Or, au risque de «divulgâcher» votre plaisir si vous ne l'avez pas vu, il y a assez tôt dans 1:54 une scène de suicide servant de pivot au récit. C'est la réaction à ce suicide, ou plutôt l'absence générale de réaction au suicide chez la plupart des protagonistes, qui m'a convaincu que j'avais eu raison de laisser Fiston à la maison.

Ce n'est pas l'avis de tous. La critique a généralement apprécié le film, qui connaît un réel succès populaire. Des amis sont allés voir 1:54 avec leurs enfants, sans s'encombrer de tous mes scrupules de papa poule. La fille de 11 ans d'un vieil ami a beaucoup apprécié le film, comme la plupart de ses camarades de classe; tout comme les enfants de 12 et 14 ans d'une collègue. Leurs parents aussi, du reste.

Assez pour que je me pose des questions sur mes propres réserves. Suis-je trop puritain en matière de culture populaire? Est-ce que je couve trop mes enfants? Est-ce que, sous prétexte de les protéger de dures réalités et de sujets délicats, je me défile de mon rôle de parent? 

Suis-je un frein à leur émancipation et à leur entrée dans le monde? M'en voudront-ils plus tard de leur avoir épargné certaines vérités, de ne pas leur avoir tout dit, de leur avoir «blanchement» menti? Tant de questions...

Il m'arrive souvent, en ma qualité de chroniqueur et de critique de cinéma, de me faire demander par des amis, des parents ou des collègues si tel film convient ou non à un enfant de tel ou tel âge. Je suis, la plupart du temps, assez prudent. Hunger Games, un film qui consiste en un jeu de téléréalité où des garçons et des filles se trucident à l'arbalète jusqu'à ce qu'il ne reste qu'un survivant: adéquat pour un enfant de 8 ans? Ben, pas pour moi, non! (J'aurais d'ailleurs suggéré à mon vieil ami de ne pas aller voir 1:54 avec sa fille de 11 ans, si j'avais vu son texto avant qu'il n'y aille.)

Je suis lucide. Je sais que j'ai une propension, pour ne pas dire un désir, comme bien des parents, à espérer que le temps s'arrête; que les enfants restent des enfants. Qu'ils demeurent le plus longtemps possible imperméables aux aléas de la vie adulte, à ses déceptions, à ses tracas et à ses drames. Je sais aussi qu'il faut que j'accepte le fait que mes garçons ne sont plus des enfants de quatre ans et demi.

Ils en savent, bien sûr, beaucoup plus que je ne l'imagine. Sur une panoplie de sujets. On parlait cette semaine, au souper, de Claude Jutra, que j'ai décrit comme un grand cinéaste qui avait agressé sexuellement des enfants. «Tu veux dire un pédophile?», m'a demandé Fiston. Je ne me doutais même pas qu'il connaissait ce mot.

Si, pour les enfants, l'adolescence est le temps de la perte de l'innocence, pour leurs parents, c'est aussi celui de la perte des illusions.




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