Pourquoi pas Dylan?

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Bob Dylan est le premier auteur-compositeur de l'histoire à recevoir le prix Nobel de littérature.

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Un pari audacieux? Une hérésie? Une prise de risque? Un coup de pub? Un coup d'éclat, certainement. Et une surprise pour tout le monde. Tout le monde, du reste, n'est pas ravi...

Pour «avoir créé de nouvelles expressions poétiques dans la grande tradition de la chanson américaine», Bob Dylan a reçu jeudi le prix Nobel de littérature. Il est le premier Américain à recevoir cette prestigieuse distinction depuis Toni Morrison en 1993, et le premier auteur-compositeur de l'histoire à être ainsi plébiscité par l'Académie suédoise.

Or, l'auteur de Blowin' in the Wind a beau être admiré partout, sa sélection étonnante au panthéon de la littérature mondiale n'a pas fait que des heureux jeudi. «Je trouve que l'Académie suédoise se ridiculise. C'est méprisant pour les écrivains», a déclaré à l'AFP Pierre Assouline, écrivain français membre du jury du prix Goncourt.

Il n'est pas le seul à trouver «affligeant» le choix de Bob Dylan pour succéder à Svetlana Alexievitch. Sur les réseaux sociaux, nombre de romanciers ont regretté jeudi que de grands écrivains aient été snobés par l'Académie Nobel à la faveur d'un chansonnier. L'Écossais Irvine Welsh (Trainspotting), pourtant un admirateur de Dylan, a décrié un «prix nostalgique irréfléchi, arraché aux prostates rances de hippies séniles qui baragouinent». On croirait entendre un sketch de Marc Labrèche.

Plusieurs détracteurs anglo-saxons du «Dylan nobélisé» s'étonnent qu'après un quart de siècle sans lauréat américain - et des soupçons d'antiaméricanisme flottant sur le jury du Nobel -, l'on ait préféré l'ancien chanteur folk à un Don DeLillo, un Philip Roth ou encore une Joyce Carol Oates.

Bob Dylan est le neuvième Américain seulement à recevoir le Nobel de littérature, après des monuments tels T.S. Eliot, William Faulkner, Ernest Hemingway et John Steinbeck. Les finalistes informels au Nobel doivent rester secrets pendant 50 ans, mais le préféré des pronostiqueurs cette saison était l'écrivain kényan Ngugi wa Thiong'o. Le Japonais Haruki Murakami était aussi fortement pressenti. Bob Dylan, déjà lauréat d'un Oscar et d'un Pulitzer, était cité parmi les prétendants au plus célèbre des prix littéraires depuis une trentaine d'années, mais presque par dérision...

Plusieurs ont estimé jeudi qu'un Nobel de littérature remis à un musicien est un prix de moins récompensant un écrivain. (Triste ironie: un ancien lauréat, l'Italien Dario Fo, est mort jeudi à l'âge de 90 ans. Une nouvelle qui est passée presque sous silence dans les circonstances.) D'autres considèrent que l'une des fonctions du prix Nobel est de mettre en lumière de grands auteurs nationaux, n'ayant pas forcément de rayonnement international populaire. Pierre Assouline, quant à lui, reprochait hier à Dylan de ne pas avoir «d'oeuvre» digne de ce nom. Encore faudrait-il s'entendre sur ce qu'est une oeuvre...

Le choix de Bob Dylan pour le Nobel de littérature est-il incongru? Un camouflet servi au monde littéraire? La question qu'il vaudrait mieux se poser, à mon sens, est: pourquoi le Nobel ne devrait-il pas être remis à Dylan? Certes, bien des romanciers méritants n'ont toujours pas été nobélisés. Plusieurs écrivains mythiques ne l'ont d'ailleurs pas été de leur vivant: Borges, Proust, Tolstoï, Woolf, Joyce, pour n'en nommer que quelques-uns.

Il faudrait que Pierre Assouline m'explique en quoi la poésie de Bob Dylan ne vaut pas celle de Dylan Thomas. Parce qu'elle a été chantée plutôt que seulement couchée sur papier? «I have gone from rags to riches in the sorrow of the night/In the violence of a summer's dream, in the chill of a wintry light/In the bitter dance of loneliness fading into space/In the broken mirror of innocence on each forgotten face» (Every Grain of Sand).

Les musiciens et auteurs-compositeurs ont beau avoir les Félix et les Grammy, il n'existe pas d'équivalent du prix Nobel pour souligner l'apport inestimable d'un artiste de l'envergure de Bob Dylan à la culture littéraire mondiale. Recevoir le Nobel de littérature, ce n'est pas comme être intronisé au Temple de la renommée du rock and roll à Cleveland, aux côtés d'AC/DC, Chicago et ZZ Top...

Il ne s'agit pas que du sacre de Bob Dylan. Il était plus que temps, à mon avis, de reconnaître la chanson à sa juste valeur. De la consacrer comme un art littéraire à part entière. Le choix de l'Académie Nobel n'est pas seulement original, audacieux et rafraîchissant, il relève de l'évidence.

J'ai beau être un grand admirateur de l'oeuvre de Philip Roth, la consécration littéraire de Bob Dylan me ravit. Parce que Dylan, 75 ans, le fils spirituel de Woody Guthrie et de Pete Seeger, est aussi le frère d'Arthur Rimbaud et de William Burroughs. Un barde érudit et éloquent, iconoclaste et provocateur, énigmatique et unique. Shakespeare à la voix nasillarde, la guitare en bandoulière branchée dans un ampli.

Je ne suis pas un hippie nostalgique. En revanche, j'ai découvert à l'adolescence, grâce à un père baby-boomer poète à ses heures, la richesse poétique des chansons de Dylan (et la profondeur élégiaque de celles de Leonard Cohen). Le personnage m'a toujours intrigué. Ses chansons tantôt décapantes, tantôt surréalistes m'ont toujours interpellé, son ironie m'a toujours fait sourire. Même en spectacle, alors que j'arrivais à peine à comprendre ses paroles.

La manière dont il se joue des médias, voire de son public, depuis 50 ans, sa capacité à s'indigner et à tout remettre en question me rassurent sur l'état de l'humanité. Peut-on changer le monde avec une chanson? Dylan, un poète doublé d'un mélodiste hors du commun, parvient à nous faire croire que c'est possible.

Ce n'est pas parce que ses chansons sont truffées de références littéraires que Bob Dylan mérite ce prix Nobel. Ce n'est pas parce qu'il a publié un livre-culte de prose, Tarantula, en 1966, alors qu'il n'avait que 25 ans, ni que le premier tome de ses mémoires, Chronicles, vendu à plus d'un demi-million d'exemplaires aux États-Unis, a été salué par la critique comme l'un des meilleurs ouvrages du genre.

Si Bob Dylan mérite le prix Nobel de littérature - n'en déplaise à Pierre Assouline -, c'est parce que son répertoire de quelque 700 chansons est incontestablement une oeuvre littéraire. De Masters of War, l'ultime protest song, à You're Gonna Make Me Lonesome When You Go, déchirante chanson d'amour. De Maggie's Farm à Subterranean Homesick Blues, en passant par Just Like a Woman, I Shall Be Released, A Hard Rain's Gonna Fall, I Want You, Hurricane, Desolation Row...

Certains se demandent pourquoi on a décerné le prix Nobel de littérature à Bob Dylan. Je me demande pourquoi on ne le lui a pas remis plus tôt.

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