Le charme suranné de la discrétion

Star de la littérature mondiale, Elena Ferrante avait toujours... (photo Chris Warde-Jones, archives the new york times)

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Star de la littérature mondiale, Elena Ferrante avait toujours gardé secrète son identité. Après plusieurs mois d'enquête, un journaliste italien dévoile celle qu'il estime être la véritable auteure derrière le pseudonyme.

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Pendant 20 ans, Elena Ferrante a écrit des romans sous pseudonyme dans son Italie natale sans que son anonymat ne fasse trop de vagues. Puis s'est produit en 2012 un événement qui a bousculé son rapport avec les médias: le succès mondial de son livre L'amie prodigieuse, traduit dans une quarantaine de langues.

Le premier roman de sa tétralogie napolitaine, qui suit le parcours sur plusieurs décennies de deux amies d'enfance, a fait d'Elena Ferrante une star de la littérature mondiale - grâce, en particulier, à l'accueil dithyrambique qu'on lui a réservé aux États-Unis. Cela a éveillé la curiosité de milliers de lecteurs et journalistes. Qui se cache derrière cette auteure subtile et brillante? Est-ce bien une femme? Un homme? L'auteur Domenico Starnone, publié par la même maison d'édition?

Les spéculations allaient bon train, accompagnant toute mention médiatique d'Elena Ferrante, cependant que l'écrivaine refusait toujours de révéler sa véritable identité. Malgré son succès planétaire - ou en raison de celui-ci -, elle n'accordait des entrevues qu'au compte-gouttes et par courriel.

«Grâce à cette décision, j'ai acquis un espace qui m'est propre, qui est libre et où je me sens active et présente. De renoncer à mon anonymat serait très douloureux», confiait-elle récemment au magazine Vanity Fair. «Je pense que les livres, une fois qu'ils sont écrits, n'ont pas besoin de leurs auteurs. S'ils ont quelque chose à dire, ils trouveront tôt ou tard des lecteurs», avait-elle déclaré après la sortie de son premier roman, en 1992.

Voilà que, 24 ans plus tard, le mystère Elena Ferrante semble avoir été percé. L'appétit insatiable d'un certain public pour la vie privée des artistes ayant incité le journaliste italien Claudio Gatti à publier dimanche dans le prestigieux The New York Review of Books - ainsi que sur le site français Mediapart, dans le quotidien italien Il Sole 24 Ore et dans le journal allemand Frankfurter Allgemeine Zeitung - ce qu'il estime être la véritable identité de l'auteure. (Tout en confirmant ce dont on se doutait déjà: il y a autant d'adeptes de potinage chez les amateurs de littérature que chez les autres.)

L'enquête de Gatti, menée sur plusieurs mois, démontre à quel point la notion d'intérêt public n'est plus un critère incontournable en journalisme, même dans les publications qui se targuent d'une certaine rigueur et qualité.

Pour mener son enquête, le journaliste économique a écumé les relevés fiscaux et les transactions immobilières de celle qu'il soupçonne être Elena Ferrante, afin d'en conclure qu'elle ne pouvait possiblement s'être payé avec ses modestes émoluments de traductrice un somptueux appartement romain en 2000 (année de l'adaptation au cinéma italien du premier roman de l'écrivaine).

On aurait compris sa démarche si Elena Ferrante était une figure de proue de la Camorra napolitaine, une chef d'entreprise soupçonnée de malversations ou une candidate à une élection présidentielle qui fait de l'évitement fiscal depuis 18 ans. Mais elle est une auteure de romans dont le seul souhait est de conserver son anonymat.

«Elle n'est pas une criminelle!», a rappelé lundi, comme s'il était nécessaire de le faire, son éditeur Sandro Ferri au journal La Repubblica. Claudio Gatti s'est défendu en rétorquant qu'Elena Ferrante n'était pas qui elle prétendait être et avait inventé des pans entiers de l'histoire personnelle de son personnage romanesque. «No shit, Sherlock», comme on dit à Pompéi. S'il fallait enquêter sur la véracité biographique de tous les personnages de fiction, on en aurait, disons, pour quelques heures...

L'écrivaine (très) connue sous le nom de plume d'Elena Ferrante a décidé délibérément, il y a plus d'un quart de siècle, de se réfugier dans l'ombre d'un pseudonyme littéraire. Elle a voulu éviter le cirque de la célébrité, les valses d'autopromotion, les questions stériles sur le vrai et le faux dans la création littéraire, en incitant les lecteurs à se concentrer sur son oeuvre. Les titres de mes livres sont plus connus que mon nom, aime-t-elle rappeler.

Victime de son époque

Aujourd'hui, elle est victime non seulement de son succès, mais également de son époque. Une époque où la célébrité, considérée par plusieurs comme une qualité, repose non pas sur le moindre talent, mais sur la diffusion virale de ses ébats sexuels sur le web.

Elena Ferrante aurait-elle dû, pour ne pas nourrir la curiosité de tout un chacun, dévoiler son identité et ensuite refuser d'accorder des entrevues? Elle ne l'a pas fait, pour des motifs, artistiques, personnels et éminemment défendables, qui la regardent.

Elle a certainement, en maintenant l'ambiguïté et le secret sur sa personne, nourri son mythe d'écrivaine. 

D'aucuns le lui reprochent, ces jours-ci, en faisant valoir qu'elle a elle-même créé autour d'elle le cirque médiatique qu'elle disait vouloir éviter à tout prix.

Le personnage d'Elena Ferrante n'est pas sans ses paradoxes. Il reste désolant de constater, en 2016, le peu d'égard accordé par les médias à la vie privée. Sans le moindre scrupule, on se permet de révéler des éléments de l'intimité des uns et des autres - l'homosexualité d'un comédien, l'identité d'une auteure, la rupture d'un couple - afin de satisfaire une soif malsaine de ragots.

Ce n'est pas parce qu'un artiste connaît du succès qu'il appartient à son public, ni du reste au domaine public. Toute personne, qu'elle soit ou non une auteure mondialement connue, a droit au respect de sa vie privée. Qu'importe de savoir qui, au juste, est Elena Ferrante, si ses livres se suffisent à eux-mêmes? Et de quel droit un homme s'arroge-t-il le droit d'identifier sur la place publique, malgré elle, une figure de proue de la littérature féministe moderne?

Le Québec est à peu près sans nouvelles de Réjean Ducharme depuis qu'il a publié L'avalée des avalés chez Gallimard, à 25 ans. Il a décidé de créer une oeuvre, en marge de la vie publique. Grand bien lui en fasse. Il n'y aurait pas une enquête exhaustive à mener pour révéler des détails de sa vie privée. Heureusement, certains comprennent et respectent encore, en cette ère du narcissisme à tout crin et du «tout dévoiler», le charme de la retenue et de la discrétion. Du moins pour l'instant...

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