Une odeur de mer et de paparmanes

Vue du parc Forillon... (Photo Thinkstock)

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Vue du parc Forillon

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Ma ville natale est un album souvenir. Je n'y suis retourné qu'une seule fois depuis 30 ans : pour un reportage électoral, il y a une douzaine d'années. Pèlerinage en solitaire vers les lieux d'une petite enfance figée dans le temps. Images de congères sculptées par le vent, de baie glacée, de premier jour de classe et de bicyclette à siège banane.

J'ai quitté Gaspé à 6 ans. C'est «mon coin de pays» et ce ne l'est pas. Je suis gaspésien de naissance, mais je ne suis plus gaspésien, de fait, depuis longtemps. Chaque année, l'idée des vacances familiales dans la région de Gaspé est pourtant évoquée, puis systématiquement remise à plus tard. On ira forcément un jour. Mais quel jour...

La dernière fois que j'y suis allé, j'ai pris le train. Un trajet de 19 heures (retards inclus) qui m'a paru une éternité. Gaspé - du micmac «gespeg», «là où finit la terre» - se trouve bel et bien au bout du monde pour le Montréalais que je suis devenu. Ce qui explique sans doute ce voyage familial constamment remis aux calendes grecques.

Arrivant en gare, je m'attendais à ce que les souvenirs flous de mon enfance ne correspondent plus à rien de tangible. Je croyais poser pied en territoire étranger. Mais dès ma descente du train, j'ai immédiatement reconnu la marina, la baie, le sanatorium, le cégep, le musée. Le parc Forillon se profilant derrière. Des lieux exactement tels qu'ils apparaissaient dans mes souvenirs, enfouis au plus profond de ma mémoire, puis libérés en un seul souffle de nostalgie.

Je suis allé revoir l'école Saint-Rosaire, où j'ai fait ma maternelle. On s'y rendait en taxi - version locale du transport scolaire à l'époque -, mon frère et moi, dans nos habits de velours agencés, nos grands sacs de sport en similicuir et nos coupes de cheveux «à la René Simard».

Du Gaspé de mon enfance, seul le grand magasin Continental semblait avoir disparu, ayant laissé sa place à un centre commercial plus moderne. Dans la rue Wayman, surplombant la baie, j'ai reconnu notre ancienne maison.

Un petit matin, mon petit frère et ma soeur, âgés de 2 ans, avaient empli un séchoir à cheveux vintage de vêtements et mis le feu à l'étage de la maison.

Mon père s'était blessé au pied en leur portant secours, perdant l'équilibre dans l'épaisse fumée noire en butant contre une poubelle de plastique brûlant. Ma soeur s'était cachée sous son lit, pour mieux respirer. Ma mère nous avait réveillés en catastrophe, mon frère jumeau et moi. Je me souviens des pompiers, qui tenaient dans leurs bras ma soeur et mon frère, petits jumeaux (eux aussi) noirs de suie, devant la maison enfumée. On avait passé la semaine suivante chez mes grands-parents, à jouer à la toupie et à manger des paparmanes.

Derrière la maison, dans le décor inchangé où mon père aménageait à l'époque une petite patinoire pour les enfants du voisinage - en arrosant la glace la nuit, au boyau -, j'ai retrouvé intact le petit bois où nous aimions entailler des bouleaux à la hachette avec nos cousins.

Le soir même de ma visite, au Brise-Bise, le bar à spectacles qui donne lui aussi sur la baie, j'ai rencontré par hasard mon cousin Guillaume, que je n'avais pas vu depuis le 50e anniversaire de mariage de mes grands-parents, dans les années 80. Assis de part et d'autre du bar, nos regards se sont croisés. Il avait un air familier. C'est lui qui a fait les premiers pas. «C'est toi, Marc?»

À l'Auberge des Commandants, où je logeais pour le week-end, je n'ai pas eu à épeler mon nom de famille, pour une rare fois. Cassivi est devenu un patronyme aussi gaspésien que sicilien. Il y a même une épicerie Cassivi à Cap-aux-Os, d'où vient mon grand-père.

Les noms des villages de mon enfance m'ont toujours paru très poétiques: Penouille, Saint-Majorique, Cap-Chat, Grande-Grave, Cap-des-Rosiers, Anse-au-Griffon, Anse-Pleureuse.

À Rivière-au-Renard, tout petit, j'allais chercher avec mon père la morue séchée directement sur les vigneaux. À Haldimand, où nous avions un chalet près de la mer, j'allais pêcher les palourdes avec mon frère lorsque la marée était basse, en creusant là où il y avait des trous dans le sable. On les mangeait trempées dans le vinaigre.

«C'est quoi, la différence entre Gaspé et la Gaspésie?», m'a demandé mon plus jeune récemment. Je venais de lui montrer la maison de mon adolescence, en banlieue ouest de Montréal, pendant que son frère s'échauffait pour son match de soccer dans un parc tout près.

«La Gaspésie, c'est une région. Gaspé, c'est mon coin de pays», lui ai-je répondu. Un coin de pays qui, dans mes souvenirs, est caché sous une épaisse couette de duvet l'hiver, résonne de cris de goélands l'été, a une saveur de vinaigre et de saumure à l'automne et une odeur de mer et de paparmanes au printemps. L'album souvenir de mon enfance.

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