Ceintures fléchées et printemps heureux

Loud Lary Adjust a été écarté des finalistes dans... (PHOTO OLIVIER PONTBRIAND, archives LA PRESSE)

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Loud Lary Adjust a été écarté des finalistes dans la catégorie de l'album hip-hop au dernier gala de l'ADISQ sous prétexte que ses textes ne contenaient pas assez de mots français. Ce qui n'empêchera pas le trio de participer au grand spectacle d'ouverture extérieur des FrancoFolies, jeudi.

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Pour ne pas contrarier les puristes, il aurait peut-être fallu que les FrancoFolies s'ouvrent jeudi avec un hommage de Paul Piché à Émile Nelligan ou des Cowboys Fringants à Michel Tremblay. On aurait pu appeler ça « Ceintures fléchées et printemps heureux ». C'est une proposition qui tient aussi pour 2017. C'est gratuit. De rien.

Le grand spectacle d'ouverture extérieur des 28es FrancoFolies de Montréal mettra plutôt en vedette les fers de lance du rap québécois actuels que sont les groupes Alaclair Ensemble, Loud Lary Ajust, Dead Obies et Brown. De jeunes artistes adeptes d'un hip-hop qualifié (par certains) de « post-rigodon » et pimenté - attention : « spoiler ! » comme dirait Le Petit Robert - de rimes franglaises.

Aussi prévisible qu'une balade sirupeuse de Céline Dion, la nouvelle a été reçue il y a 10 jours par certains comme un coup de genou dans le Bas-Canada. Comment un événement subventionné par l'État, censé faire la promotion de la langue française au Québec, îlot francophone menacé d'inondation par une mer de 300 millions d'anglophones, peut-il sans gêne confier une tribune aussi prestigieuse à des rappeurs qui pratiquent un sabir honteux, contaminé par la langue du Conquérant ? Je paraphrase.

Il y a incontestablement un choix éditorial dans la programmation d'un spectacle « franglais » en ouverture des FrancoFolies de Montréal. C'est un choix à mon sens moins anodin que la présence de Paul McCartney sur les plaines d'Abraham pour le 400e anniversaire de Québec - qui avait soulevé l'ire de quelques zélés de la langue de Montcalm.

C'est un choix à l'image des artistes, certains aussi irrévérencieux qu'éloquents, qui partageront la scène du Quartier des spectacles jeudi. Un choix à l'image de la mixité, à la fois sociale, ethnique et linguistique, qui caractérise le Montréal d'aujourd'hui. Et une vitrine de choix pour le hip-hop québécois « décomplexé », comme l'a fait remarquer avec raison le programmateur en chef des FrancoFolies, Laurent Saulnier, à ma collègue Émilie Côté.

« Le hip-hop, sauveur de la chanson franco ? », se demandait hier ma collègue en amorce d'un dossier fort à propos publié dans nos pages. « Sauveur », je ne saurais dire. Mais « saveur » de l'époque, à n'en point douter.

Le hip-hop québécois connaît depuis quelques années un nouvel âge d'or, grâce notamment à des artistes tels Koriass et Manu Militari, qui seront aussi des FrancoFolies.

C'est par le rap de Dead Obies et de Koriass que bien des adolescents s'initient à la musique québécoise. Si ce n'était des rimes franglaises d'Alaclair Ensemble ou de Loud Lary Ajust, plusieurs d'entre eux n'écouteraient que Kanye West, Drake, Kendrick Lamar ou Chance The Rapper. Alors oui, à mon avis, d'une certaine façon, le hip-hop - même le hip-hop franglais - peut être perçu davantage comme un sauveur qu'un fossoyeur de la chanson francophone.

Je suis conscient du paradoxe, mais l'équation est pour moi toute simple : mieux vaut du français mâtiné d'anglais dans une langue inventive que pas de français du tout dans les écouteurs d'un ado de 15 ans. Il faut le tracer parfois, le chemin vers les oeuvres de Leclerc, Leloup ou Vigneault (Dead Obies échantillonne d'ailleurs du Félix sur une de ses chansons).

Le dossier d'Émilie le rappelle : en matière de hip-hop, le Québec est décalé. Le rap est quasi absent de nos ondes radio, qui lui préfèrent le rock, la pop et même le country d'un ex-candidat de La voix.

Le Québec, il faut dire, a toujours été un peu en retard en matière de tendances musicales. Dans le désert rock franco que furent les années 90, Jean Leloup fut une oasis (lui aussi chantait parfois en anglais).

J'ai beau être plus porté sur Fred Fortin - mon disque québécois préféré de cette première moitié d'année - que sur Loud Lary Ajust, il y a un pan entier de la musique québécoise qui est absent des ondes parce que des gens de ma génération sont aux commandes des consoles.

On a interdit à Loud Lary Ajust d'être finaliste dans la catégorie de l'album hip-hop au dernier gala de l'ADISQ sous prétexte que ses textes ne contenaient pas assez de mots de français. On a refusé à Dead Obies une subvention pour son récent album, Gesamtkunstwerk, essentiellement pour les mêmes motifs.

Le rap reste un genre marginalisé au Québec alors qu'il domine partout ailleurs en Occident. Et il faudrait reprocher à un festival de proposer à un public dans la vingtaine, le temps d'une soirée, une musique qui pourrait l'intéresser ?

S'inquiéter que le rap québécois d'aujourd'hui intègre plus de mots anglais que celui de Loco Locass, c'est oublier que le franglais a toujours été présent dans le hip-hop d'ici. Il était présent il y a 20 ans dans la musique de Sans Pression ou de Muzion, qui y intégrait une dose de créole pour bonne mesure.

Non seulement on peut, mais on doit s'ouvrir à de nouvelles formes musicales et linguistiques. On ne peut avoir entendu le flot de Koriass et rester insensible à la poésie du rap québécois actuel. Un rap riche non seulement de ses hybridations musicales, mais aussi de ses néologismes. Oui, comme « l'égarouillé » de Miron, « l'écrapoutissable » de Ducharme ou « l'épormyable » de Gauvreau.

Les puristes ne se formalisent pas que les grands disparus aient pétri la langue française pour donner naissance à de nouvelles expressions québécoises. Pourquoi se formalisent-ils davantage du franglais des jeunes rappeurs québécois ? Je crois connaître la réponse : les mots inventés des grands disparus ne trouvaient pas leurs racines dans l'anglais, langue honnie.

La langue de création, par définition libre, ne saurait souffrir des limites de la bienséance, des usages et des convenances. Surtout pas dans le cadre d'un événement nommé les FrancoFolies : un autre mot inventé qui, heureusement, met « franco » et « folie » sur un pied d'égalité.

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