Erreur et omission

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Six pages du scénario de La moitié gauche du frigo, de Philippe Falardeau, avaient dû être réécrites ou supprimées, à la demande des avocats consultés.

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Et si l'on parlait d'autre chose que de la liberté d'expression de Mike Ward ? De celle des auteurs, scénaristes et cinéastes, par exemple... Malgré toute l'attention accordée depuis une semaine à la censure d'un sketch d'humoristes - par leur propre association professionnelle - , ceux-ci bénéficient, grâce à la licence artistique accordée à la satire, de bien plus de liberté que la plupart des gens, incluant les auteurs de fiction.

On a fait grand cas de l'intervention d'avocats et d'assureurs dans le contenu d'un sketch du Gala Les Olivier (les deux phrases jugées litigieuses faisaient allusion à la mère de Jérémy Gabriel et à la pertinence de la Commission des droits de la personne, qui poursuit Mike Ward). Certains sont tombés des nues : des assureurs et des avocats influencent le contenu humoristique ? !

Dans les faits, la supervision de textes par des avocats et des assureurs est une pratique de plus en plus courante, non seulement en humour, mais aussi dans les milieux de la télévision et du cinéma québécois.

La fameuse assurance « erreur et omission », au coeur de la polémique des Olivier, a contraint plus d'un auteur à modifier ses textes ces dernières années.

« Nos scénarios sont aussi épluchés par des avocats et des assureurs, m'a expliqué cette semaine le cinéaste Philippe Falardeau. C'est une étape essentielle à l'obtention du financement. L'exercice m'avait estomaqué du temps de La moitié gauche du frigo, où je tenais à dénoncer le comportement des banques. J'avais dû revoir et supprimer environ six pages de mon scénario. Congorama m'avait aussi donné des ulcères. »

L'intervention d'un service du contentieux a un effet d'entonnoir sur les contenus cinématographiques et télévisuels, soumis à un tamis de plus en plus serré. L'insidieuse autocensure prend le relais pour le reste.

« Avec le temps, j'ai appris à contourner les problèmes à l'étape de l'écriture, me confirme Philippe Falardeau. Mais il faut aussi dire que j'ai des producteurs qui prennent souvent le risque d'aller de l'avant malgré une recommandation négative de l'avocat, lorsque nous jugeons que c'est important pour le propos du film. »

Or, pour un producteur prêt à prendre un tel risque, il y en a des dizaines d'autres qui jugent que ça ne vaut pas la peine de s'exposer à une poursuite, à l'encontre d'un avis juridique, pour une phrase dans un quiz, une émission à sketches, un magazine ou une fiction.

« Il faut comprendre que l'assureur ne dit pas : ‟Vous n'avez pas le droit de dire ceci ou cela", rappelle Philippe Falardeau. Il dit plutôt qu'il n'assurera pas les producteurs et les diffuseurs en cas de litige si vous dites ceci et cela. C'est bien connu, les assureurs n'assurent pas le risque, mais l'absence de risque. Et la liberté d'expression et de création coûte de l'argent, surtout quand il faut finir par la défendre devant les tribunaux. »

Ne vous demandez pas, dans les circonstances, pourquoi on ne trouve pas au Québec de films à l'humour aussi grinçant que Happiness de Todd Solondz, dont le matériel comique s'inspirait de l'inceste, de la pédophilie et des fantasmes de tuerie d'un psy. On ne risque pas davantage de voir de sitôt une télésérie québécoise du type House of Cards sur nos écrans, prévient Daniel Thibault, coauteur des séries Ruptures et Mirador.

« On ne pourrait pas faire The Wire ou House of Cards ici, et ce n'est pas seulement une question d'argent, croit-il. House of Cards n'a pas besoin de permission pour parler du Parti démocrate. Au Québec, on ne peut pas se permettre de mettre en scène un scandale du Parti libéral ou un agent corrompu du SRCS dans une fiction télévisée. »

Daniel Thibault et sa coscénariste Isabelle Pelletier avaient l'ambition que leur série Mirador, sur une firme de relations publiques, soit la plus crédible possible. « Mais il était impossible d'appeler les choses par leur nom », se désole l'auteur, qui a beaucoup travaillé dans le milieu de l'humour, en donnant l'exemple du fictif Service de la police métropolitaine de Montréal dans la série 19-2.

« On ne nomme pas le SPVM, la SQ ou la GRC à la télé, de peur d'être poursuivi, dit-il. Il y a beaucoup d'avocasseries. On voudrait un risque zéro. »

«On ne peut pas produire des oeuvres qui vont au bout de ce qu'elles veulent dire. C'est assez contraignant. Beaucoup plus que pour les humoristes.»

Le scénariste Daniel Thibault
Le scénariste Daniel Thibault, que l'on voit ici... (PHOTO ROBERT SKINNER, archives LA PRESSE) - image 3.0

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Le scénariste Daniel Thibault, que l'on voit ici avec sa collègue Isabelle Pelletier, croit que les contraintes légales empêchent les créateurs québécois de « produire des œuvres qui vont au bout de ce qu’elles veulent dire ».

PHOTO ROBERT SKINNER, archives LA PRESSE

Il reste qu'en humour, comme au cinéma et à la télévision, tous sont devenus plus frileux les uns que les autres aux menaces de poursuites. C'est à se demander qui a eu froid au départ et pourquoi. Travaillant à l'occasion en télévision, je me suis moi-même retrouvé parfois à devoir faire la part délicate entre la censure et le choix éditorial.

La judiciarisation, quoi qu'il en soit, est un fléau de notre époque. Elle entraîne une moins grande tolérance au risque, autant dans la création que dans l'expression des opinions. Certains abusent des tribunaux ; d'autres abusent de leurs tribunes. Tout cela a des conséquences réelles, autant psychologiques que financières. (Quoique même s'il perd devant les tribunaux, Mike Ward en aura eu amplement pour son argent en retombées promotionnelles.)

Cela dit, tout ne mérite pas d'être dit. On ne voudrait pas minimiser le combat pour la liberté d'expression des humoristes, mais peut-être faudrait-il leur rappeler que la liberté d'expression n'est pas un droit absolu. Même sous le couvert de l'humour, on ne peut dire tout et n'importe quoi sans avoir à en subir les conséquences. « C'est juste une blague ! » n'est pas un argument de droit. « Si ça fait rire, c'est légal » n'est pas plus recevable.

Les humoristes jouissent d'une très grande liberté dans notre société, et c'est tant mieux. Leur transgression est nécessaire. Mais ils ne sont pas pour autant au-dessus des lois.

Que l'on me comprenne bien : je ne remets pas en question la prérogative de deux hétérosexuels blancs privilégiés de recycler une blague de mauvais goût sur le physique d'une chanteuse lesbienne, de se moquer à répétition du handicap d'un enfant ou de perpétuer des préjugés antisémites avec un gag éculé afin de mieux cimenter leur statut d'enfants-martyrs de la liberté d'expression.

Le droit à la bêtise est inaliénable.

Sur le fond, Mike Ward et Guy Nantel ont raison. Sur la forme, en revanche, je ne suis pas convaincu que la plus grande limite à leur humour soit la censure...

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