La résilience comme fil d'Ariane

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Elle s'appelle Jacqueline, mais ce n'était pas son nom à la naissance. Elle a longtemps porté un nom de scène: Jackie Star. Elle aime les parfums; ceux de Nina Ricci et de Lise Watier. Elle fut strip-teaseuse à une époque - celle du burlesque - où l'on disait «effeuilleuse» plutôt que danseuse. Une époque où elle prenait un bain quotidien dans du champagne, dans son numéro de cabaret. «Du vrai champagne!», précise-t-elle. Elle n'a pas de regrets. Si elle avait 40 ans, dit-elle, elle s'y remettrait.

Le champagne, le strip-tease, le passé nébuleux, tout ça n'est qu'un aperçu de son histoire. Une histoire exceptionnelle qu'elle raconte avec une franchise déconcertante à Anaïs Barbeau-Lavalette dans le spectacle Pôle Sud, documentaires scéniques, que l'écrivaine et cinéaste présente avec son amoureux, le comédien et chanteur Émile Proulx-Cloutier, à Espace libre jusqu'au 21 mai.

Anaïs Barbeau-Lavalette, formée au documentaire, a mené pour ce projet des entrevues avec des «personnages» du quartier Centre-Sud, celui du théâtre Espace libre et ses environs, accompagnée d'un preneur de son. Émile Proulx-Cloutier s'est chargé de la conception et de la mise en scène de ce spectacle fascinant, hybride de performance théâtrale et de cinéma documentaire.

Huit tableaux pour autant de personnages que certains diraient (à tort) «ordinaires», liés au quartier ou y vivant, dont l'histoire est racontée par bribes en entrevue, sur des bandes préenregistrées diffusées en leur présence, pendant qu'ils répètent sur scène des gestes de leur quotidien.

Parmi la galerie de personnages, il y a Serge, beau monsieur aux cheveux gris qui fut tour à tour apprenti danseur de ballet, amant de joaillière puis joaillier, et propriétaire de café. Son père cambrioleur était mêlé à la petite pègre locale, plus souvent «en dedans» que dehors; sa mère étirait indûment ses heures de travail au bar du coin. «Mon père m'envoyait la chercher quand elle ne rentrait pas», l'entend-on confier à son intervieweuse, pendant qu'on l'observe, muet sur scène, fumant une cigarette.

Le procédé est ingénieux et poétique, à la fois drôle et émouvant (les perles langagières sont nombreuses). J'ai pensé à la pièce-choc d'Annabel Soutar, Fredy, présentée récemment à La Licorne dans une mise en scène de Marc Beaupré. Ce même matériau brut tiré de la réalité puis monté de manière à former un récit. À la différence près que ce sont les véritables «acteurs de la pièce» que l'on trouve cette fois devant nous.

Une distinction fondamentale entre le théâtre documentaire et ce documentaire scénique, nouveau genre multidisciplinaire que le couple touche-à-tout Barbeau-Lavalette et Proulx-Cloutier avait abordé une première fois avec Vrais mondes, à la Place des Arts, en 2014.

Pôle Sud est un collage, par définition inégal, de témoignages divers. Celui de jumelles adolescentes, d'un milieu démuni, dont le père alcoolique a abandonné le foyer familial. Celui d'une jeune femme délinquante et multirécidiviste, qui participe à des ateliers d'alphabétisation et s'ouvre franchement sur ses démons intérieurs.

Celui d'un pionnier de l'expertise criminalistique, qui a analysé les traces de sang de quelque 700 crimes au cours d'une carrière de 35 ans au Laboratoire de sciences judiciaires et de médecine légale de la rue Parthenais. Celui d'une aide-concierge de l'école Pierre-Dupuy, ex-toxicomane qui dit avoir été sauvée par les chansons de Diane Dufresne.

Ces courtes vignettes ne nous apprendront pas tout d'eux. Il reste des zones d'ombre. Des enfances que l'on devine difficiles, des échecs et des abandons, des abus de toutes sortes. À chaque spectateur de remplir les interstices de la mosaïque, de tisser une toile à partir de ces archétypes d'un quartier qui a connu son lot de misères.

Le spectacle, parsemé d'interludes sonores - confidences candides d'enfants du quartier -, n'est pas exempt de pathos. Mais il fait écho à une réalité. Ses personnages sont porteurs de vérité.

Le kaléidoscope que forment leurs histoires, qui évoque non seulement un quartier, mais, à plus grande échelle, une société, est saisissant.

Pôle Sud commence avec les images monochromes, projetées sur de grandes portes, de la démolition de maisons et de commerces du Centre-Sud, témoignages à l'appui de gens qui ont été expropriés à la fin des années 60 en raison de la construction du siège social de Radio-Canada (dont l'avenir est désormais incertain).

Une dépossession associée à la résilience et au profond attachement de ses citoyens à l'un des plus vieux quartiers de Montréal. La résilience comme fil d'Ariane d'un spectacle sur la dignité, l'ouverture et le tissu social. Tout le monde a une histoire à raconter. Mais chacun n'a pas le don de raconter une histoire.

Anaïs Barbeau-Lavalette, qui a tous les talents - elle vient de remporter le Prix des libraires pour son magnifique roman La femme qui fuit -, s'intéresse aux différents parcours de ces gens qu'elle a trouvés sur son chemin, de manière sincère et subtile. Elle ne les prend jamais de haut, mais leur tend un micro. Elle ne s'approprie pas leur histoire, elle leur donne une tribune.

Une prise de pouvoir vient avec cette prise de parole. «Toute personne a le droit de prendre part librement à la vie culturelle et de jouir des arts», rappelait en préambule du spectacle, mercredi, le directeur artistique d'Espace libre, Geoffrey Gaquère, en citant l'article 27 de la Déclaration universelle des droits de l'homme.

La culture n'est pas affaire d'élite, d'initiés ou de snobs. Jacky Star, qui y a habité à deux adresses différentes, fait mentir à elle seule l'expression péjorative «la madame de la rue Panet» (censée représenter ce monsieur ou cette madame Tout-le-Monde qui ne fait rien et ne s'intéresse soi-disant à rien).

Avec Pôle Sud, Anaïs Barbeau-Lavalette et Émile Proulx-Cloutier souhaitaient rendre le spectateur moins sourd, moins aveugle, moins indifférent à son prochain et à ce qui l'entoure. C'est merveilleusement réussi.

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