L'hypocrisie

Claude Jutra... (PHOTO ARCHIVES LA PRESSE)

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Claude Jutra

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Devant une résidence en bord de mer, un homme hagard harangue une demi-douzaine de pensionnaires, tétanisés à l'intérieur, en détaillant les agressions sexuelles répétées dont il fut victime à l'enfance. «Il m'a dit que c'était la volonté de Dieu pendant qu'il me sodomisait!» crie-t-il.

Ses paroles sont destinées au nouveau pensionnaire de la résidence, un prêtre en réclusion parmi d'autres curés marginalisés, qui nie devant ses confrères être l'auteur des gestes ignobles dont on l'accuse.

Les autres prêtres lui enjoignent de confronter son accusateur et lui tendent un pistolet destiné à «faire peur» à l'intrus. Le prêtre sort, et au moment de croiser le regard de l'homme hagard, porte le pistolet à sa tempe et appuie sur la détente. Aux policiers, les prêtres racontent ensuite que le nouveau pensionnaire semblait déprimé, qu'il est sorti seul, sans raison, avec une arme qu'il a trouvée Dieu sait où, avant de se suicider. Ni vu ni connu.

El Club de Pablo Larrain, Ours d'argent du dernier Festival de Berlin, a pris l'affiche vendredi. C'est une oeuvre sombre et percutante sur la pédophilie dans l'Église, que certains ont qualifiée de «Spotlight chilien», en référence au long métrage de Tom McCarthy sur le même thème (en lice la semaine prochaine pour l'Oscar du meilleur film).

C'est un film brutal, sans faux-fuyants, qui traite avant tout d'hypocrisie. Tout le monde sait, mais personne ne veut savoir. L'aveuglement volontaire et le déni collectif, préférés à la lucidité, afin de mieux appréhender la dure réalité. Pendant ce temps, les victimes sont laissées à elles-mêmes, à tenter de panser leurs blessures et surmonter leurs traumatismes.

«Tout le monde savait.» C'est une phrase que l'on a entendue à plusieurs reprises cette semaine, s'agissant des pratiques pédophiles du cinéaste Claude Jutra. 

Je ne sais pas si tout le monde savait. Je sais en revanche que tout le monde s'est tu. Pendant des décennies. Et qu'aujourd'hui, tout le monde ressent soudainement le besoin de parler.

«Avant même que j'aborde la question, incontournable, la plupart des amis intimes de Jutra que j'ai interviewés m'ont prévenu qu'ils ne voulaient pas aborder la question de sa sexualité», écrit Yves Lever dans sa biographie sur Claude Jutra, à l'origine de la controverse.

«Vous le saviez», a déclaré en début de semaine la comédienne et cinéaste Paule Baillargeon, amie de Jutra à qui elle a consacré un documentaire, pour dénoncer l'hypocrisie de ceux qui, dans le milieu du cinéma, jouent les «vierges offensées». Elle parlait bien sûr des «jeunes garçons» avec qui Jutra «avait des relations» et qui montaient chez lui au carré Saint-Louis, comme les a décrits Marc Béland à l'émission d'Anne-Marie Dussault à RDI, dans une diatribe malheureuse.

Cela ne nous regarde pas, a prétendu le comédien, qui précisera sans doute sa pensée à Tout le monde en parle dimanche. C'était avant qu'une présumée victime de Jutra ne révèle à mon collègue Hugo Pilon-Larose avoir été agressée de 6 à 16 ans par le cinéaste. Depuis ce témoignage aussi crédible qu'horrifiant - corroboré par la famille et une ancienne coscénariste de Jutra -, cela nous regarde tous. Qu'on le veuille ou non.

Agresser un enfant de six ans n'est pas un choix de morale personnelle. Ce n'est pas du reste plus acceptable aujourd'hui que ce ne l'était il y a 40 ans. Mais c'est manifestement moins accepté. On ouvre enfin les yeux sur les agressions sexuelles commises sur des mineurs. Alors que dans les années 70, on fermait plus volontiers les yeux sur tout. Sur les curés qui agressaient de jeunes garçons, sur les mononcles qui tripotaient leurs nièces, sur les politiciens qui séduisaient des adolescentes, sur les profs qui couchaient avec leurs étudiants, sur les cinéastes qui violaient des enfants. 

Yves Lever aurait publié sa biographie il y a 30, voire 20 ans que la réaction n'aurait pas été la même. Heureusement, la société évolue.

Tout le monde savait, mais personne ne voulait savoir. Dans cette affaire, certains aimeraient faire le procès pour complaisance de la colonie artistique au grand complet. Il y a certes eu complaisance. Or cette complaisance ne concerne pas que le milieu artistique. Elle est liée à notre rapport collectif aux figures d'autorité et à leur propre sentiment d'impunité. Les riches, les célèbres, les puissants, les idoles, que l'on n'ose dénoncer de peur d'être mis au ban de la société. Le clergé, le monde politique, le milieu des affaires, celui des artistes aussi.

Tout le monde savait, mais personne n'a rien dit. C'est un peu l'histoire de l'humanité, non? Celle du IIIe Reich, de l'apartheid, des Orphelins de Duplessis... L'histoire, à une tout autre échelle, de Marcel Aubut, de Jian Ghomeshi et de Bill Cosby.

Cela nous répugne tous d'imaginer un brillant médecin devenu figure de proue du cinéma québécois et canadien abusant de la confiance et du corps d'un enfant de 6 ans. On aurait peut-être préféré ne pas le savoir? On fait tout pour l'oublier, de toutes les manières possibles.

Je crois que Québec Cinéma a pris une décision juste et inévitable en sacrifiant le nom et le symbole de la Soirée des Jutra. Les artistes en lice n'ont pas à être les victimes collatérales d'un scandale dont ils ne sont pas responsables.

Il reste à mon sens une forme d'hypocrisie dans notre empressement à faire disparaître de la place publique toute trace de ce crime odieux. Comme s'il n'avait jamais eu lieu. Afin qu'il ne nous renvoie jamais plus à notre propre silence, à notre propre complaisance. On a l'impression que s'il pouvait, Denis Coderre dévisserait lui-même les plaques et les panneaux de rue portant le nom Claude-Jutra, en y conviant les photographes.

On jette la pierre aux autres. À ceux qui savaient ou auraient dû savoir. Alors que nous nous taisons tous. Alors que nous sommes tous au parfum, de près ou de loin, d'histoires de pygmalions plus ou moins licites, dans le milieu scolaire, politique, artistique. On ne déboulonne pas tous les mythes. Certaines statues sont plus faciles à décapiter que d'autres.

On préfère fermer les yeux. On préfère se donner bonne conscience en condamnant séance tenante, tous en choeur et avec raison, Claude Jutra, qui s'est suicidé il y a 30 ans en se sachant atteint de la maladie d'Alzheimer. En devenant, comme les prêtres d'un film chilien, soudainement amnésiques.

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