Beyoncé et la subversion

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Rudy Giuliani n'aime pas la nouvelle chanson de Beyoncé. Après l'interprétation spectaculaire de Formation à la mi-temps du Super Bowl dimanche, l'ancien maire de New York a jugé que la chanteuse pop incitait à la haine contre les corps policiers.

L'ancien aspirant candidat républicain à la présidence des États-Unis aurait préféré que la grand-messe du football américain soit l'occasion d'un «divertissement plus sain» pour la famille, a-t-il ajouté... Mickey Mouse, Donald Duck et Goofy n'ont pu être joints pour commenter la nouvelle.

Rudy Giuliani n'est pas seul de son camp, tant s'en faut. Quantité de commentateurs de droite ont accusé cette semaine Beyoncé de se servir de la tribune exceptionnelle qu'est le Super Bowl (quelque 112 millions de téléspectateurs) pour livrer un discours militant, prônant le racisme «anti-Blanc». Il n'en fallait pas davantage pour que naisse le mouvement #BoycottBeyoncé sur les réseaux sociaux.

Le ressac a pris une telle ampleur, ces derniers jours, qu'une manifestation de protestation contre Beyoncé est prévue devant le quartier général de la NFL à New York, mardi prochain, afin de coïncider avec la mise en vente des billets de sa prochaine tournée mondiale.

Au coeur de la polémique, la chanson Formation, dont le clip a été dévoilé la veille du Super Bowl, samedi (et dont ma collègue Nathalie Collard parlait dans nos pages mardi). On y découvre notamment l'image forte d'un enfant noir vêtu d'un hoodie - une référence à Trayvon Martin, adolescent abattu sans raison par un «policier» en 2012 - , faisant face, seul, à une escouade anti-émeute.

Le jeune garçon danse devant ce barrage policier avant de lever les bras (à la manière de Michael Brown, autre victime noire innocente d'une bavure policière en 2014, à Ferguson). Les policiers l'imitent et lèvent les bras à leur tour. Sur un mur de brique peint en blanc, on peut lire: «Stop shooting us» («Cessez de nous tirer dessus»). Puis, le clip se termine sur l'image de Beyoncé couchée sur le toit d'une voiture de police de La Nouvelle-Orléans, qui coule en mer, alors qu'elle chante: «OK ladies, now let's get in formation» (Allez, mesdames, en formation).

Musicalement, la chanson ne casse pas des briques. Mais son vidéoclip, réalisé par Melina Matsoukas, est un petit bijou de subversion qui multiplie les références historiques et sociopolitiques. 

C'est un manifeste contre le patriarcat blanc, une ode à l'Amérique noire, un doigt d'honneur à l'idéologie dominante.

Beyoncé n'a jamais plus clairement affiché à la fois sa fierté et son ras-le-bol d'être une femme noire dans l'Amérique désenchantée de Barack Obama. Elle est en cela en phase avec le mouvement #BlackLivesMatter: engagée, indignée, révoltée.

Le clip est émaillé de références à l'esclavage, au mouvement des droits civiques, à l'impardonnable lenteur de l'administration Bush fils à réagir aux ravages de l'ouragan Katrina, en 2005, exemple éloquent pour plusieurs dans la communauté noire du racisme systémique qui sévit depuis trop longtemps aux États-Unis.

Formation est un hymne chargé, à prendre ou à laisser. On y retrouve une Beyoncé «badass» qui affirme sans ambages ce qu'elle est: une superstar afro-américaine, une féministe hypersexuée, une fille du Sud qui embrasse ses origines (créole, louisianaise, texane). En se moquant d'archétypes pour mieux les dénoncer. En inversant les rôles: cowboys noirs avec des souliers Adidas, «Belles du Sud» à la peau foncée, propriétaires de plantations afro-américains.

C'est un manifeste particulièrement percutant de la part d'une artiste aussi populaire. D'autant plus pertinent qu'il est senti. Une telle indignation ne peut qu'être authentique.

Comme à son habitude, la reine Bey manie les paradoxes, se servant de son sex-appeal pour s'approprier les codes du machisme, si présents dans la culture hip-hop. 

La question demeure: expression efficace d'un féminisme de type girl power ou reproduction néfaste de stéréotypes féminins? Une question, comme disent les anglos, qui n'a pas encore été tranchée par le jury...

Sur le front du clivage racial, Beyoncé explore des zones jusqu'à présent inédites pour elle. Avec une fronde ciblée contre la brutalité policière. Rudy Giuliani a-t-il raison de lui reprocher de faire l'apologie de la révolte contre les autorités? En rappelant au bon souvenir du public américain, alors qu'il est réuni devant son téléviseur, les doléances des Black Panthers et celles, non moins radicales, de Malcolm X envers la majorité blanche?

Peut-être. Beyoncé tente surtout, à mon sens, d'éveiller les consciences, en particulier chez les jeunes femmes, pour qui elle est depuis longtemps une idole. Oui, elle se sert de l'une des tribunes les plus populaires de la télévision américaine, le Super Bowl, pour le faire. Et de manière beaucoup plus subversive que Janet Jackson et son sein dénudé, sur la même scène, en 2004.

Elle ne dit pas «Fuck Tha Police» comme N.W.A. sur l'album Straight Outta Compton. Elle ne dit pas «Fight The Power» comme Public Enemy sur Fear of a Black Planet. Mais elle parle elle aussi du harcèlement policier, de l'oppression de la majorité, de la même marmite qui bouillait quand Rodney King - un autre homme innocent - a été tabassé par des policiers, à L.A., il y a presque 25 ans.

Elle parle de cette même envie de s'affirmer et de se rebeller. Pendant le mois des Noirs - le mois de la naissance et du décès, 17 ans plus tard, de Trayvon Martin -, alors que vient d'éclater le scandale de l'eau contaminée à Flint, au Michigan. Avec fermeté, mais aussi une main tendue. Celle de ce jeune garçon vêtu d'un hoodie qui veut simplement danser et qui est surveillé par des dizaines de policiers armés jusqu'aux dents.

Devant eux se dressent désormais des centaines de milliers de femmes noires, en formation, inspirées par Beyoncé, venues leur dire: «Foutez-nous la paix!»

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