L'avant-gardiste

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J'ai écouté Lazarus en boucle la semaine dernière. Séduit sur-le-champ par l'intro de guitare-batterie éthérée, le saxophone lancinant qui répond à la basse. Par cette voix de crooner indolent au trémolo si familier, chuchotant presque, d'entrée de jeu, ces quelques phrases sibyllines.

«Look up here, I'm in heaven. I've got scars that can't be seen. I've got drama, can't be stolen. Everybody knows me now. Look up here man, I'm in danger. I've got nothing left to lose.» J'ai noté «sombre et inquiétant» dans un carnet, en me demandant à quoi tout cela pouvait bien rimer. La musique, davantage que les paroles, m'a saisi aux tripes. Musique de jeunesse éternelle, actuelle et intemporelle, d'un gars de 69 ans à l'affût des dernières tendances - des rythmes de Kendrick Lamar, notamment -, s'alliant à un quartette de jazz new-yorkais pour créer du neuf pendant que ses contemporains recyclent du vieux. Pas pour «faire jeune», mais bien parce que dans sa tête, il n'a pas pris une ride.

J'ai appris, stupéfait comme tout le monde, la nouvelle de la mort de David Bowie tôt lundi matin. Avant de regarder le vidéoclip de Lazarus en boucle, saisissant le triste sens de ses paroles prémonitoires. Un vidéoclip énigmatique, lancé en marge de la sortie de l'album Blackstar vendredi, jour du 69e anniversaire de Bowie. Deux jours avant sa mort, d'un cancer dont il se savait atteint depuis 18 mois et dont il avait gardé le secret.

«Sa mort ne fut pas différente de sa vie: une oeuvre d'art.» - Son ami et producteur de longue date Tony Visconti sur Facebook, en parlant de l'album Blackstar et du vidéoclip de Lazarus

Un cadeau d'adieu de six minutes, hypnotique, où l'on voit Bowie, les yeux bandés, alité dans une chambre d'hôpital, léviter avant de mimer quelques pas de danse d'antan (époque Fame) avec sa gestuelle théâtrale habituelle.

Lazarus, qui est à la fois le titre d'une production off-Broadway coécrite par David Bowie - sorte de suite à son premier rôle au cinéma dans The Man Who Fell to Earth (1976) -, se termine sur des accords de guitare tranchants, un solo de saxophone de Donny McCaslin et ces paroles douces-amères, aux accents de résurrection: «Just like that bluebird, Oh I'll be free. Ain't that just like me.»

Il restera libre, oui. Comme il l'a toujours été. L'artiste caméléon aux multiples visages: du Major Tom de ses débuts à Ziggy Stardust et Aladdin Sane, du Thin White Duke au groupe hard rock Tin Machine. Élégant dandy, carte de mode perpétuelle, trendsetter androgyne, amateur d'art contemporain, créateur d'hymnes indémodables. Icône de la pop culture, au sens le plus noble.

Jusqu'à la toute fin, là où l'on ne l'attend pas. Un pas d'avance sur les autres et sur son temps, regardant invariablement vers l'avant. Comme s'il vivait en quelque sorte dans un futur proche, insaisissable, espérant qu'on l'y rejoigne un jour.

Des problèmes cardiaques l'avaient contraint à une «retraite» anticipée en 2004. Depuis, il s'était fait très discret, jusqu'à la parution sans avertissement, il y a trois ans, de l'album The Next Day, le jour de son anniversaire (le 8 janvier). On l'a entendu depuis accompagner les Montréalais d'Arcade Fire sur la chanson-titre de leur plus récent album Reflektor, ou encore en studio avec TV On The Radio.

Son 25e album en carrière, Blackstar, marquait de l'avis général de la critique son retour à la forme resplendissante des grands jours, dans l'exploration et le mariage de formes musicales inusitées. C'était il y a sept jours...

Il part au sommet de son art. Une légende, un géant, l'un des plus grands. Un visionnaire et un avant-gardiste. À l'image de ce dernier album, son testament artistique, dont la chanson-titre de 10 minutes, épique et expérimentale, puise à la fois dans les rythmes militaires et les ambiances liturgiques, l'effet robotique et l'élan mélancolique.

Un album foisonnant, inventif, indémodable, comme son auteur, pour qui la vie n'était autre chose qu'un choix entre l'art et le néant. Ashes to Ashes. Merci pour tout, Monsieur Bowie.

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