La chicane n'est pas finie

Bénéficiant d'une cote d'amour appréciable, ainsi que d'une... (PHOTO OLIVIER JEAN, LA PRESSE)

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Bénéficiant d'une cote d'amour appréciable, ainsi que d'une indépendance à la fois financière et d'esprit, Martin Matte pouvait se permettre de dénoncer les conditions de travail sur les plateaux de tournage.

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Il est toujours rassurant d'entendre quelqu'un parler franchement. Ce l'est encore davantage ces jours-ci, alors que s'éternise une campagne électorale interminable, où les partis rivalisent de stratégies électoralistes, d'épouvantails voilés et de demi-vérités, afin de se faire valoir tout en dénigrant leurs adversaires.

Au «bullshitomètre», nos dirigeants politiques ont de la compétition. Dimanche soir, le milieu de la télévision s'est gargarisé d'une cérémonie d'autocongratulation où tout le monde a fait semblant de s'aimer et de se réconcilier pour la forme (et un anniversaire tout rond dit «de la réconciliation»). Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil, en conséquence, tout le monde ou presque repartira avec un prix.

Personne n'était dupe de la mascarade. À vouloir contenter tout le monde, on ne satisfait personne. On a eu beau remettre des prix «saisonniers» et «annuels», dans des catégories à ce point subdivisées qu'il n'y avait que deux finalistes admissibles («Meilleure série dramatique quotidienne de 27 épisodes et plus», pour ne pas la nommer), la «madame» n'était toujours pas contente.

«J'aurais préféré une seule catégorie», a osé déclarer Fabienne Larouche en allant cueillir son prix quasi prédéterminé pour 30 vies. J'en connais plus d'un qui s'est étouffé dans sa coupe de mousseux et sa tartine de Paris Pâté en entendant l'auteure, tellement il y a eu de contorsions, d'acrobaties et de circonvolutions autour des règles d'attribution des Gémeaux afin d'en arriver à un compromis qui puisse contenter durablement la productrice boycotteuse. (C'est-à-dire afin de s'assurer qu'elle reparte avec au moins un prix.)

L'autre récalcitrante historique de notre télévision de proximité, Julie Snyder, y est allée d'un timide «pour l'instant...», lorsqu'on lui a demandé si elle était satisfaite de sa soirée. «Le temps nous dira si cette structure-là fonctionne», a-t-elle précisé, laissant entendre que rien n'était gagné pour la suite des choses. Bref, continuez vos pirouettes et vos salamalecs: le spectacle de cirque ne fait que commencer.

Heureusement, disais-je, qu'il y a des gens pour nommer un chat un chat ou un éléphant un éléphant, surtout lorsqu'il encombre la pièce d'un malaise dont personne n'ignore l'existence. Martin Matte a eu le courage de dénoncer les conditions de tournage de moins en moins acceptables sur les plateaux de télévision québécois, en faisant référence aux récents débrayages des équipes de Blue Moon et Ruptures (séries produites par Fabienne Larouche) ainsi qu'à la mort d'un cantinier de l'une de ces productions.

Martin Matte a une cote d'amour appréciable, un humour grinçant, et une indépendance à la fois financière et d'esprit qui lui permettent de dire ainsi les choses, malgré un trentième anniversaire des Gémeaux que certains espéraient sans heurts. C'était non seulement de bonne guerre, mais nécessaire. Prétendre que tout va très bien, même devant Madame la Marquise, relevait d'un manque de respect pour les artisans comme pour les téléspectateurs.

L'homme des Beaux malaises n'a pas été le seul à faire une déclaration remarquée en cette soirée de remise de prix de la télé. Aux États-Unis avait lieu simultanément le gala des prix Emmy, l'équivalent états-unien des Gémeaux (sans les catégories ridiculement subdivisées). Viola Davis est devenue la première Afro-Américaine à remporter un Emmy pour un premier rôle dans une série dramatique (elle incarne une avocate dans la série du réseau ABC How to Get Away with Murder). Et elle a profité de l'occasion pour regretter le manque de diversité à la télévision.

«Dans mon esprit, je vois une ligne. Et par-dessus cette ligne, je vois des champs verdoyants et de jolies fleurs et de belles femmes blanches qui me tendent les bras par-dessus la ligne. Mais je n'arrive pas à les rejoindre. Je n'arrive pas à franchir cette ligne», a-t-elle déclaré, en citant Harriet Tubman, militante de la première heure des droits civiques des Afro-Américains.

Viola Davis a fini par franchir cette ligne dimanche. Mon premier réflexe, naïf sans doute, a été de m'étonner qu'on puisse encore, en 2015, en être à souligner la victoire historique d'une femme noire dans un domaine supposément progressiste comme celui des arts. Malgré l'élection d'Obama, malgré l'influence d'Oprah, malgré la promesse du rêve américain pour tous, sans égard à la couleur de la peau.

«Laissez-moi vous dire: la seule chose qui sépare les femmes de couleur de tous les autres est l'égalité des chances, a ajouté Viola Davis. Vous ne pouvez pas gagner un Emmy pour des rôles qui n'existent pas.» Franc, tranchant, droit au but. Surtout qu'il est difficile de la contredire. Lorsque Kerry Washington a obtenu le rôle principal de la série Scandal en 2012, elle a été la première Afro-Américaine à devenir la tête d'affiche d'une télésérie de l'un des principaux réseaux américains depuis plus de 40 ans (Diahann Carroll dans la série Julia).

Viola Davis a tout de même tenu à souligner la présence accrue d'actrices afro-américaines au petit écran - Halle Berry et Gabrielle Union, notamment - et remercier les auteurs de sa série, dont Shonda Rhimes (qui est aussi l'auteure de Scandal), d'avoir «redéfini ce que cela signifie d'être belle, d'être sexy, d'être une tête d'affiche et d'être noire».

Le manque de diversité à l'écran, sujet qui fait polémique aux États-Unis depuis quelque temps, a particulièrement fait des vagues lors de la dernière cérémonie des Oscars. Le mot-clic #OscarsSoWhite est alors apparu sur les réseaux sociaux afin de dénoncer la faible représentation multiethnique des finalistes. Selon des chercheurs de l'University of Southern California, parmi les 700 films américains les plus populaires entre 2007 et 2014, seulement 28 ont été réalisés par des femmes. Et parmi celles-ci, seulement trois étaient des Afro-Américaines.

«L'histoire de l'année, c'est la diversité, a déclaré dimanche l'animateur des Emmys, l'humoriste Andy Samberg. Vous avez devant vous le groupe de finalistes le plus diversifié de l'histoire des Emmys. Le racisme, c'est fini!» Il l'a dit avec ironie, bien sûr, sans feindre d'y croire.

En jetant un coup d'oeil sur le parterre du gala des Gémeaux, d'un blanc quasi immaculé, je me suis dit que non seulement la chicane n'était pas finie, mais que le vrai combat - pour des conditions de travail justes et équitables - ne faisait que commencer.

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