Manquer d'humour

Leny Dunham et Jack Antonoff posent pour les... (Photo: archives Reuters)

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Leny Dunham et Jack Antonoff posent pour les photographes à leur arrivée au gala des Emmy Awards présenté à Los Angeles en août dernier.

Photo: archives Reuters

Lena Dunham a l'habitude d'alimenter la polémique. L'auteure, actrice, productrice et réalisatrice a bousculé les conventions de la télévision américaine grâce à la sulfureuse série Girls, dont la troisième saison vient d'être diffusée sur la chaîne HBO.

En mettant en scène les préoccupations - et pratiques sexuelles - de la génération Y, sur fond de féminisme, Girls a rapidement atteint un statut culte. Et Lena Dunham, celui de star atypique, tranchant avec les standards de beauté du moment, incarnés par des célébrités faisant passer leur anorexie pour une allergie au gluten.

Mais le franc-parler de l'artiste de 28 ans lui a valu quelques volées de bois vert. Il y a un an, dans la foulée de la publication de son best-seller Not That Kind of Girl, Lena Dunham a été accusée par des commentateurs de droite d'avoir agressé sexuellement sa soeur, après ses confessions de séances parallèles de touche-pipi alors qu'elles étaient enfants.

Depuis le week-end, ce ne sont plus seulement les conservateurs qui l'ont en grippe, mais une partie de la communauté juive américaine. L'auteure a soulevé un tollé avec une chronique satirique publiée sur le site du prestigieux magazine The New Yorker, intitulée Dog or Jewish Boyfriend? A Quiz («Chien ou copain juif? Un quiz»).

La courte chronique s'appuie sur une série de clichés sur l'homme juif en général, et l'amoureux de Lena Dunham - le guitariste du groupe Fun Jack Antonoff - en particulier. En 35 phrases, l'auteure fait le décompte de ce qui distingue selon elle son chum de son chien (qui répond au nom de Lamby). En laissant au lecteur le loisir de deviner lequel des deux elle décrit.

«On aime passer du temps au lit ensemble le dimanche matin»; «Il est poilu sur l'ensemble de son corps, comme la plupart des mâles de cette origine»; «Les hommes chauves déclenchent en lui une peur primale»; «Chaque semaine amène son lot de problèmes de santé»; «Il est hostile envers la communauté hassidique». Vous voyez le genre.

Lena Dunham, dont la mère est juive, décrit avec ironie son amoureux (ou son chien?) en des termes très peu flatteurs, s'inspirant de stéréotypes qui perdurent sur les Juifs et nourrissent depuis longtemps la rhétorique antisémite.

Jack Antonoff est ainsi décrit par sa douce comme un asthmatique frêle à l'estomac fragile, qui oublie commodément son portefeuille, ne laisse jamais de pourboire et critique constamment ce qu'elle lui cuisine. Un garçon vivant comme si tout lui était dû, surtout de la part des femmes, qui a été trop longtemps couvé par sa maman.

Bref, le fils fluet de la mère juive castrante du célèbre roman de Philip Roth Portnoy et son complexe, que bien des féministes juives ont toujours en travers de la gorge, 45 ans plus tard. On souhaite que Jack Antonoff ait de l'humour. Et que les assises de son couple soient bien solides...

Il n'en fallait pas plus, bien sûr, pour que les médias sociaux s'embrasent avec cette affaire, le week-end dernier. Les uns dénonçant ce qu'ils perçoivent comme une dérive féministe; les autres regrettant le «manque de jugement» d'une jeune artiste influente et d'une publication respectée, vieille de 90 ans.

L'Anti Defamation League («La Ligue antidiffamatoire»), une organisation créée aux États-Unis par le B'nai B'rith afin de condamner les comportements antisémites, a dénoncé vendredi le «très mauvais goût» de Lena Dunham. En rappelant que des affiches «Pas de Juifs ou de chiens admis» n'étaient pas rares, il n'y a pas longtemps, devant des commerces américains; et que «chien» est un terme utilisé dans le monde musulman pour qualifier une personne de confession juive.

Antisémite pour certains, self-loathing Jew pour d'autres, Lena Dunham est à mon sens la plus récente cible d'un traitement au rince-bouche politiquement correct, largement répandu. Sa chronique ne mérite pas de prix Pulitzer. Mais il n'y a franchement rien, ni dans sa forme ni dans son fond, pour écrire à sa mère.

Les «censeurs» semblent encore une fois faire abstraction du contexte. Lena Dunham est une auteure juive, qui se permet des blagues «osées» sur les Juifs, que seuls des Juifs peuvent se permettre. À l'instar de Jon Stewart, Larry David, Jerry Seinfeld, Woody Allen ou le grand Lenny Bruce avant elle. Il y a des blagues sur les Noirs que seuls les Noirs peuvent faire. C'est une convention humoristique.

L'autodérision est un trait distinctif de l'humour juif américain (pour rester dans les stéréotypes). Si l'on disqualifie pour cause d'antisémitisme toutes les blagues de Juifs sur les Juifs, le monde de l'humour va s'appauvrir de manière dramatique aux États-Unis. Se moquer des Juifs serait acceptable dans un numéro de Sarah Silverman, mais pas dans une chronique de Lena Dunham?

M'est avis que la jeune auteure est victime de son succès. Si cette chronique avait été publiée dans un magazine moins prestigieux, par une artiste moins connue, on n'en aurait pas entendu parler. Habituée de Twitter, où elle écrivait ironiquement avant la controverse que Jack Antonoff «ruinait sa vie», elle n'est plus réapparue sur le réseau social depuis vendredi.

En publiant une chronique sur les travers de son petit ami, Lena Dunham ne se doutait pas qu'elle provoquerait tout ce brouhaha. Son intention était de faire rire. Elle a raté son coup. C'est de cela, surtout, qu'elle est coupable.




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