Pour la suite du monde

Affaibli par la maladie, André Melançon n'a rien... (Photo: Charles Laberge, collaboration spéciale La Presse)

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Affaibli par la maladie, André Melançon n'a rien perdu de son éloquence.

Photo: Charles Laberge, collaboration spéciale La Presse

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Son discours élégant résonne encore dans mon esprit. Les paroles dignes et inspirantes d'un grand monsieur de 73 ans, au regard vif. Il a beau avoir été affaibli par la maladie, André Melançon n'a rien perdu de son éloquence ni de sa prestance.

On rendait hommage dimanche, à la Soirée des Jutra, à ce grand cinéaste de l'enfance. Ce fut sans doute le moment le plus émouvant d'un gala mené rondement. Le réalisateur de La guerre des tuques et de Bach et Bottine en a profité pour livrer un plaidoyer senti en faveur du cinéma québécois et de ses artisans.

On l'aurait écouté pendant des heures, de sa voix douce et posée, nous parler de ses 40 ans de carrière, dans le documentaire comme la fiction, à la télévision comme au cinéma, à titre de réalisateur, de comédien et de scénariste. Tellement il a trouvé les mots justes pour exprimer son amour de notre cinéma, malmené ces derniers temps par un public indifférent.

Conscient du privilège de pratiquer son métier, reconnaissant de l'héritage qu'on lui a légué, André Melançon a salué trois générations de cinéastes qui ont marqué son parcours: ceux d'«avant», de «pendant» et d'«après», comme il les a désignés. À commencer par les regrettés Claude Jutra, Michel Brault et Pierre Perrault, issus de «l'école de cinéma» que fut l'ONF des années 50 et 60.

«Venus d'horizons divers, ces pionniers ont créé et enraciné une cinématographie qui nous appartient, a-t-il rappelé au public du Monument-National, suspendu à ses lèvres. Nous savions lire et écrire; ils nous ont appris à regarder, à écouter et à raconter.»

Une phrase toute simple, directe, pour évoquer la jeunesse du septième art québécois, le chemin parcouru et celui qu'il reste à parcourir. Une phrase brillante pour résumer l'essence de ce qu'est le cinéma: un art vivant, une autre manière de raconter.

André Melançon fait partie de la deuxième génération de cinéastes québécois, dont Denys Arcand est le fer de lance, qui a «provoqué, en quelques décennies, l'éclatement et la pluralité des genres, des styles, des langages cinématographiques». La génération des possibles.

Saluant au passage la présence de plus en plus marquée des femmes dans notre cinéma - avec une note de regret qu'elles ne soient pas plus nombreuses -, André Melançon a destiné l'essentiel de son propos aux cinéastes québécois de la «nouvelle génération». Cri du coeur d'un vieux routier qui ne se considère pas encore comme sage, et qui n'a jamais douté de la vivacité du cinéma québécois.

«Étonnez-nous, questionnez-nous, bousculez-nous. Faites-nous rire, faites-nous pleurer; c'est important. Faites-nous penser; c'est important. Faites-nous rêver; c'est essentiel. Proposez-nous des façons nouvelles, différentes de voir le monde. Amenez-nous vers l'ouverture et l'empathie. À l'image de ce très beau titre de film de Michel Brault et de Pierre Perrault, faites cet admirable métier pour la suite du monde.»

Ce sont ces mots qui résonnent toujours dans mon esprit. Ce souhait pour l'avenir. Cette injonction. Faites-nous rêver. Des mots sages et porteurs. Parce qu'ils sont lucides et sincères, exigeants et encourageants, fraternels et paternels. Parce qu'André Melançon les livre comme un passeur de témoin, avec un amour profond pour son art et ceux qui le pratiquent.

L'acteur de Taureau et du Côté obscur du coeur tend la main aux plus jeunes. Sans porter de jugement sur eux. Ses «quelques modestes recommandations» ne trahissent aucune envie, aucune amertume, aucun reproche. On n'y décèle pas l'«après-nous le déluge» ou le «vous ne connaissez rien à rien» que renvoient parfois à leurs successeurs certains créateurs aguerris, acceptant mal d'être écartés dans un monde archicompétitif.

C'est un coup de chapeau noble de la part d'un artiste toujours actif - il écrit des films, enseigne - , malgré une leucémie dont il est en rémission depuis deux ans. On ne s'en étonne pas outre mesure, tellement André Melançon, un ancien psychoéducateur, a su tout au long de sa carrière servir de précieux intermédiaire entre les générations.

La guerre des tuques, le plus célèbre de ses longs métrages, fut le film fétiche de mon enfance. Je me souviens par coeur de certaines de ses répliques, et pas seulement la célèbre «La guerre, la guerre, c'est pas une raison pour se faire mal!» scandée à l'unisson par le public de la Soirée des Jutra, avant une épique bataille de fausses boules de neige. («T'as de la neige là», «T'as un trou dans ta mitaine», «Des flancs, des flancs, c'est quoi ça, des flancs?», «C'est ma dernière, la veux-tu?», etc.)

En 1984, j'avais l'âge des protagonistes du film. Qui était aussi celui de toute une génération de cinéastes québécois, de Rafaël Ouellet à Denis Côté en passant par Stéphane Lafleur et Maxime Giroux. L'âge d'avoir soudain envie, grâce au cinéma, de construire quelque chose d'aussi démesuré qu'un château de neige géant.

Je ne sais pas si, comme moi, ces cinéastes de 40 ans ont eu du mal à s'endormir dimanche en raison d'un ver d'oreille, gracieuseté de Nathalie Simard («L'amour a pris son temps, à travers les vents de janvier, à réchauffer l'hiver frileux»). Je suis convaincu en revanche que le message d'André Melançon ne les a pas laissés indifférents. Pas plus qu'il n'a laissé insensible Xavier Dolan, grand lauréat de la soirée, qu'il a dirigé jadis dans des publicités de Jean-Coutu.

«On parle de crise et de chiffres, confiait récemment André Melançon à mon collègue André Duchesne. Alors que le cinéma, ce sont des images, des mots, de la musique. Je regarde le bilan de ce que nous faisons et je me dis que nous sommes des battants.»

En partie grâce à vous, monsieur Melançon. Et des rêves que vous nous avez inspirés.

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