Le blanc et le noir

Dans L'amour au temps de la guerre civile,... (Photo: fournie par Les films du 3 mars)

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Dans L'amour au temps de la guerre civile, l'acteur Alexandre Landry est sidérant dans le rôle d'un jeune toxicomane d'Hochelaga-Maisonneuve.

Photo: fournie par Les films du 3 mars

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Les gens heureux n'ont pas d'histoire, disait Simone de Beauvoir. Ou était-ce Nietzsche? Kierkegaard? Peut-être Rilke... On vient qu'on sait plus, comme dit mon père.

L'adage, quoi qu'il en soit, semble avoir été interprété au pied de la lettre par les cinéastes québécois. Les films québécois ayant pris l'affiche depuis le début de l'année puisent tous leur inspiration dans la tristesse et le désarroi. Notre cinéma est sombre. Ce n'est pas un jugement, c'est un constat.

Qu'ont en commun Félix et Meira de Maxime Giroux, Les loups de Sophie Deraspe, Chorus de François Delisle, Autrui de Micheline Lanctôt, Elephant Song de Charles Binamé et L'amour au temps de la guerre civile de Rodrigue Jean? Ils sont faits de mille et une nuances de gris, de silences mélancoliques et de clairs-obscurs, de drames enfouis et d'avenir incertain, de misère et de détresse humaine.

Monochromes, monocordes ou monotones, campés dans de petits appartements mal éclairés et à peine décorés, ou de grands espaces sauvages et inquiétants, ils font écho à une réalité qui n'est pas réjouissante, à des situations angoissantes, à des temps durs.

Ces six films, ayant pris l'affiche en l'espace de six semaines - les plus froides de l'année -, sont tout sauf chaleureux et lumineux. Ce qui n'enlève rien à leurs qualités propres et intrinsèques. Ce sont pour la plupart de bons, voire de très bons films. Des drames sociaux avec leurs forces et leurs faiblesses, dont les thèmes sont tous plus noirs les uns que les autres.

Toxicomanie, pédophilie, prostitution, maladie mentale, itinérance, pauvreté, dépression, fuite, solitude, deuil, divorce, joug religieux. Même l'éternelle figure du père absent, omniprésent dans le cinéma québécois depuis des décennies, fait partie du lot. Il n'y a pas matière à rire. On est loin des couleurs éclatantes de Bollywood.

À la veille de la Soirée des Jutra, alors que le public semble si indifférent à son cinéma national, il n'est pas inutile de se demander si la tendance lourde des films québécois à s'intéresser à des sujets difficiles n'explique pas, au moins en partie, son impopularité. Des 36 longs métrages québécois à avoir pris l'affiche en 2014, selon le site Films du Québec qui compile ce genre de statistiques, 3 seulement ont été vus par plus de 55 000 personnes, et plus de la moitié ont attiré moins de 2000 personnes en salle.

Ce n'est pas, manifestement, une question de qualité. Fifty Shades of Grey, navet pseudo-érotique, a attiré plus de spectateurs en un mois que l'ensemble des films québécois en 2015. Le sexe vend, disait Simone de Beauvoir. Ou était-ce Anne-Marie Losique? Madonna? Je ne sais plus.

On le sait: le spleen, la tristesse, la mélancolie sont des sources inépuisables d'inspiration pour les artistes. Les poètes, les maudits comme les autres, en savent quelque chose. Et, oui, Nietzsche, Kierkegaard et Rilke ont fait état, à un moment ou un autre, des bienfaits qu'il y a à broyer du noir.

Kierkegaard disait trouver une forme de bonheur dans la mélancolie, Nietzsche estimait qu'une certaine dose de souffrance était nécessaire à l'âme et Rilke a décrit tout le bien qu'il pensait de la tristesse dans ses Lettres à un jeune poète. «La mélancolie, c'est le bonheur d'être triste», disait Victor Hugo. À moins que ce ne soit Jean Tremblay...

Je m'égare. Le Québec a une forte tradition de spleen dans sa cinématographie. Cette mélancolie fait partie de son histoire, de sa personnalité, de son ADN culturel. La déroute, la fuite, l'aliénation sont des thèmes récurrents du cinéma québécois. Des sillons creusés par nos cinéastes, qui ont fait la richesse de notre septième art depuis des décennies.

Cela dit, en toute franchise, peut-on reprocher au public québécois de ne pas avoir envie, le week-end, après une dure semaine de travail, pendant l'hiver le plus froid de mémoire, de se rendre en masse au cinéma pour voir coup sur coup six films québécois dont le ton varie du gris de Payne (sans mauvais jeu de mots) à l'anthracite?

Que faire? Peut-être varier la palette de couleurs? Équilibrer les genres? Je ne dis pas qu'il faut fabriquer à la douzaine des films «St-Hubert» (marque déposée), selon les préceptes d'une recette secrète dont personne ne connaît les ingrédients. Mais tendre la main au public, lui ouvrir les volets, une fenêtre, même, pour laisser entrer la lumière, ne ferait pas de tort.

Je pense surtout aux décideurs, aux subventionnaires, aux évaluateurs de la SODEC et de Téléfilm Canada, aux distributeurs, qui sont les seuls à avoir une vue d'ensemble de ce que notre cinéma nous réserve. Et qui peuvent influencer la perception qu'en a le public.

Peut-être qu'entre un drame poignant sur le deuil vécu par des parents dont l'enfant a disparu depuis des années (l'excellent Chorus de François Delisle) et le portrait bouleversant d'un jeune toxicomane d'Hochelaga-Maisonneuve - Alexandre Landry, sidérant dans L'amour au temps de la guerre civile -, on pourrait diffuser, même en plein février, le film fantaisiste d'un Wes Anderson ou d'un Spike Jonze québécois?

Ce n'est qu'une idée parmi tant d'autres. Je sais bien que ces artistes colorés ne courent pas les rues. Mais on les remarquerait peut-être davantage si on cessait de tout voir en blanc et noir.

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