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Bradley Cooper dans le film American Sniper.... (Photo fournie par Warner Bros)

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Bradley Cooper dans le film American Sniper.

Photo fournie par Warner Bros

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American Sniper fait-il l'apologie d'un tueur raciste? Plusieurs se posent la question depuis que le nouveau film de Clint Eastwood a largement dominé le box-office nord-américain, le week-end dernier.

Avec plus de 105 millions US de recettes depuis sa sortie en salle vendredi, American Sniper est en voie de battre tous les records pour un long métrage ayant pris l'affiche en janvier. Le film inspiré de l'autobiographie - et des quatre missions en Irak comme Navy SEAL - du tireur d'élite Chris Kyle est aussi finaliste six fois à la prochaine soirée des Oscars, notamment dans la catégorie du meilleur film.

S'annonçant comme le plus grand succès commercial de Clint Eastwood, American Sniper est aussi son oeuvre la plus controversée. Le cinéaste de Mystic River et d'Unforgiven est accusé par certains d'y faire de la propagande militaire, en magnifiant le tireur d'élite le plus meurtrier de l'histoire des États-Unis.

Sur Twitter, Seth Rogen, le comédien canadien de The Interview, a comparé American Sniper au film de propagande nazi diffusé dans le dernier acte d'Inglourious Basterds de Quentin Tarantino, avec Daniel Brühl dans le rôle d'un tireur d'élite SS. Et le cinéaste Michael Moore a écrit que les tireurs d'élite n'étaient pas des héros, mais des pleutres qui tiraient dans le dos de leurs victimes (son oncle a été une victime d'un tireur d'élite japonais pendant la Seconde Guerre mondiale).

Devant le tollé, le documentariste s'est expliqué davantage sur sa page Facebook hier, en précisant avec ironie que les costumes, les coiffures et les maquillages d'American Sniper étaient superbes... «Mais c'est dommage que Clint confonde l'Irak et le Viêtnam», a ajouté Moore, en faisant tout de même l'éloge du jeu de Bradley Cooper.

Il est vrai que Cooper en impose dans le rôle de Chris Kyle. Son désir de vengeance, mais aussi sa détresse et son désarroi se lisent dans son regard d'acier. Il est un finaliste tout désigné à l'Oscar du meilleur acteur.

Efficacité redoutable

American Sniper, sans être le meilleur film de Clint Eastwood et sans se démarquer de la plupart des films de guerre produits par Hollywood, reste d'une efficacité redoutable. Les «méchants» y sont trop caricaturaux pour être réalistes, et un duel de francs-tireurs est plaqué au récit comme un artifice, au détriment de la force émotive du film.

Dans le même registre, The Hurt Locker de Kathryn Bigelow était plus percutant, notamment dans son évocation du trouble de stress post-traumatique. Clint Eastwood n'aborde cette question que brièvement, alors que la fin de son film lui en offrait l'occasion sur un plateau d'argent. Chris Kyle a été tué en 2013 par un ex-militaire de 25 ans souffrant de ce syndrome, à qui il avait proposé son aide de manière bénévole.

J'aurais préféré davantage d'exploration psychologique et moins de scènes de guerre répétitives. Il y a tant de cadavres (irakiens, surtout) dans American Sniper qu'on en vient à se sentir désensibilisé à la mort, comme s'il s'agissait d'un jeu vidéo. Ce qui a fait dire à quelques abrutis, sur les réseaux sociaux toujours, que le film leur avait donné le goût de «tirer sur des Arabes» et de «tuer des têtes à turban».

Justification de la guerre

Clint Eastwood ne peut évidemment être tenu responsable de la manière dont son oeuvre est interprétée. Mais il est incontestable que certains y perçoivent une justification de la guerre en Irak, aux fondements, comme on sait, plus que contestables. On n'a jamais trouvé ces fameuses armes de destruction massive, prétexte des Américains pour entrer en guerre avec Saddam Hussein...

Plusieurs reprochent au cinéaste d'emprunter la vision binaire de George W. Bush: «Vous êtes avec nous ou avec les terroristes». C'est aussi celle de Chris Kyle qui, pour bien des observateurs, était un redneck ne comprenant rien au conflit irakien, s'étant enrôlé dans l'armée américaine peu après le 11-Septembre pour «tuer des Arabes».

Dans son autobiographie, Chris Kyle écrit qu'il se foutait éperdument des Irakiens, détestait ces «maudits sauvages» et avait eu beaucoup de plaisir à en tuer le plus possible. Il en a tué entre 160 et 260, selon différentes estimations, ce qui en fait le tireur d'élite le plus «efficace» de l'histoire militaire américaine. Pour plusieurs Américains, surtout dans les milieux plus conservateurs, cela en fait la figure emblématique du Patriote. Selon une interprétation particulière du «Ask Not What Your Country Can Do For You» de Kennedy...

«C'est l'ouverture la plus rentable de l'histoire pour un film de guerre. Mais les gens ne le voient pas comme un film de guerre. C'est un film à propos d'un vrai héros, à propos de la famille et du patriotisme», s'est enorgueilli le directeur de la distribution du studio Warner Bros, Dan Fellman. «C'est le premier film de "vrai" super-héros», a-t-il ajouté.

Un homme mérite-t-il un statut héroïque de superhéros parce qu'il excelle dans l'art de tuer de sang-froid, à distance, tout ce qui bouge ou presque? Clint Eastwood est-il responsable d'avoir fait de Chris Kyle un héros populaire? La fin de son film, qui insiste sur les retrouvailles de l'ancien combattant avec sa femme et ses enfants, après des années d'absence, semble cristalliser l'impression que Kyle était un «homme bon» dont on devrait être fier. Ce n'est pas l'avis de tous.

Complaisance

American Sniper est-il un film patriotique? Sans doute, comme le sont la plupart de films d'Eastwood, bien campé à droite sur l'échiquier politique. Ce n'est pas, en revanche, à mon sens, un film manichéen favorable à la guerre. La vision du conflit irakien de Clint Eastwood est plus ambiguë, complexe et nuancée que celle de Chris Kyle, qu'il ne présente pas comme un être d'une grande envergure intellectuelle, mais comme l'incarnation de l'Américain viril. Un ancien cowboy texan qui tire sur l'ennemi sans y penser à deux fois, que ce soit une femme, un enfant ou un taliban.

Si Clint Eastwood est coupable de quelque chose, c'est de complaisance, à la fois à l'égard du héros de son film et de la violence parfois inutile dont il est pétri. Dans un pays où l'on ne tolère pas que des gens fassent l'amour à l'écran, mais où ils peuvent faire exploser des crânes d'Arabes à loisir, ce n'est guère étonnant.

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