Le «blackface» et l'indifférence

Denise Filiatrault... (Photo Archives La Presse)

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Denise Filiatrault

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J'y étais au Rideau Vert en décembre, à la première du spectacle 2014 revue et corrigée. Et je n'ai pas réagi. Ni sur le coup ni par la suite. Cela résume la situation.

Hier, dans nos pages, la directrice artistique du Théâtre du Rideau Vert, Denise Filiatrault, s'est indignée des accusations de blackface lancées par l'organisme Diversité artistique Montréal (DAM) au sujet du traditionnel spectacle de fin d'année dirigé par Alain Zouvi. Un comédien blanc, Marc St-Martin, y était maquillé en noir pour incarner le défenseur du Canadien P.K. Subban, dans le cadre d'une capsule vidéo préenregistrée.

Je suis convaincu, comme Denise Filiatrault - et DAM du reste - , qu'il n'y avait aucune malice, aucune malveillance, aucune intention raciste dans ce sketch de 12 secondes. Mais contrairement à Mme Filiatrault, je trouve difficile de nier qu'il s'agisse bel et bien de blackface.

Historiquement, le blackface a été utilisé au théâtre aux XIXe et XXe siècles, aux États-Unis et en Grande-Bretagne principalement, mais aussi au Canada, dans des spectacles de vaudeville afin de railler et ridiculiser les Noirs. Des comédiens blancs se maquillaient le visage en noir et adoptaient les archétypes racistes de l'époque.

Cette pratique méprisable a été abandonnée dans les années 60, avec l'affirmation du mouvement des droits civiques afro-américains. Aujourd'hui, à tort ou à raison, on considère généralement comme du blackface le fait pour toute personne blanche de se maquiller le visage en noir, peu importe l'intention et le contexte (l'Halloween, un événement sportif, etc.).

Quand Mario Jean s'est barbouillé le visage en noir pour imiter Boucar Diouf au gala Les Olivier de 2013, il s'est adonné, sans le savoir, au blackface. La question qui nous importe n'est pas tant de savoir ce qui se qualifie comme du blackface, mais bien s'il est acceptable, en certaines circonstances, de le pratiquer. Pour un sketch de 12 secondes donné par une troupe de comédiens blancs, par exemple...

Au Canada anglais, aux États-Unis et au Royaume-Uni, le blackface est considéré au mieux comme une maladresse, et de façon générale comme un geste à connotation raciste. Cela ne semble pas être le cas au Québec, où une majorité de commentateurs (francophones) s'exprimant sur la question ont traité ceux qui s'offusquent du blackface au Québec d'apôtres ridicules de la rectitude politique.

Dans la foulée des attentats contre Charlie Hebdo, bien des questions légitimes se posent à propos des limites à la liberté d'expression dans un cadre humoristique. Pourquoi serait-il acceptable qu'un homme imite une femme, mais pas qu'un Blanc imite un Noir? Est-ce que la définition du blackface n'est pas devenue trop large? Peut-on vraiment parler de blackface lorsque l'on ne se moque pas d'un Noir avec une intention raciste?

Ces questions méritent d'être posées sérieusement. Sans que l'on se traite, d'une part, de racistes, et de l'autre, d'hystériques. Une partie de la communauté noire québécoise, ainsi que plusieurs journalistes anglophones ont réagi vivement au sketch sur P.K. Subban. Les francophones ont plutôt réagi à la réaction. Ce n'est pas étonnant. Comme pour les caricatures de Charlie Hebdo, c'est une autre illustration des «deux solitudes».

Le Québec aura beau se conforter dans le relativisme culturel, il reste en Amérique du Nord une société distincte dans sa tolérance du blackface. Pourquoi sommes-nous si prompts, dans le Québec francophone, à repousser ce phénomène d'un revers de main comme s'il ne nous concernait pas? Pourquoi sommes-nous si insensibles aux doléances de ceux qui nous disent être offensés par cette pratique, alors que nos voisins ont depuis longtemps statué que le blackface était inacceptable?

Peut-être devrions-nous aussi nous poser ces questions sérieusement? Il y a eu, ici aussi, de l'esclavage et des spectacles de minstrels (où le blackface a été popularisé). Il serait peut-être temps de nous intéresser à ce que le blackface signifie pour une partie de la communauté noire québécoise, plutôt que d'en faire abstraction et ridiculiser ceux qui nous mettent en garde contre sa pratique, en nous gargarisant de notre ignorance et de notre indifférence.

Le blackface, n'en déplaise à Denise Filiatrault, qu'on le veuille ou non, a une connotation et une symbolique racistes. C'est une image forte, stéréotypée, chargée de sens, qui n'est pas sans conséquence. Elle fait référence à une époque où il était socialement acceptable de considérer les Noirs comme inférieurs. Pratiquer le blackface aujourd'hui, pour certains, équivaut à perpétuer une horrible tradition. Est-ce une exagération? La question se pose aussi.

On préfère, au Québec, se moquer de ceux qui ont été insultés, plutôt que d'y réfléchir. Évacuer le contexte historique pour mieux s'en abstraire. Exclure toute réflexion ou remise en question. Assimiler le blackface à un simple jeu de rôles ou à un déguisement comme un autre. En niant le symbole qu'il représente pour certains et en méprisant ceux qui tentent de nous l'expliquer.

Serait-ce céder au politiquement correct que d'interdire toute forme de blackface chez nous? Peut-être. Le banaliser est certainement un manque d'égards. Diversité artistique Montréal a été ridiculisée pour avoir demandé dans une lettre au Théâtre du Rideau Vert de lui «tendre la main». Denise Filiatrault, avec sa verve habituelle, a répliqué en traitant ses signataires de «malades» et de «mesquins». «On n'en mettra plus, de Noirs!» a-t-elle déclaré à mon collègue Hugo Pilon-Larose. Nous voilà plus avancés.

Pour joindre notre chroniqueur: mcassivi@lapresse.ca

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