Le droit d'être immonde

«Je me sens Charlie Coulibaly», a écrit Dieudonné sur sa... (Photo Archives AP)

Agrandir

«Je me sens Charlie Coulibaly», a écrit Dieudonné sur sa page Facebook.

Photo Archives AP

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page

Ils s'appelaient Yoav, Yohan, Philippe et François-Michel. Un étudiant de 22 ans, un employé de supermarché de 23 ans, deux pères de famille de 45 et 63 ans. Ils sont morts vendredi, violemment, tués à bout portant dans un supermarché cacher de Paris. Assassinés parce qu'ils étaient juifs.

Dimanche, dans la foulée de la manifestation en soutien à Charlie Hebdo - qu'il a décrite avec ironie comme un «instant magique égal au Big Bang qui créa l'univers» -, l'humoriste français Dieudonné a cru bon ajouter sur sa page Facebook qu'il se sentait «Charlie Coulibaly» (en référence à Amedy Coulibaly, le meurtrier du supermarché cacher).

Quatre innocents ont été tués au seul motif de leurs croyances religieuses. Parce qu'ils ont en commun de pratiquer le judaïsme. Que trouve de mieux à faire deux jours plus tard un polémiste condamné à plusieurs reprises pour propos antisémites? S'identifier à leur assassin...

Cette déclaration de Dieudonné «témoigne d'une irresponsabilité, d'un irrespect et d'une propension de cet individu à attiser la haine et la division», a déclaré le ministre de l'Intérieur français Bernard Cazeneuve, en demandant hier une enquête sur l'humoriste pour apologie du terrorisme, crime passible de sept ans de prison.

On laissera aux tribunaux français le soin de trancher cette question. Tout en se questionnant sur l'à-propos de vouloir museler un humoriste alors que des millions de personnes manifestent en faveur de la liberté d'expression, après l'assassinat de caricaturistes.

En l'attaquant en justice en de pareilles circonstances, la France tombe-t-elle à pieds joints dans le piège du polémiste? Dieudonné pourra-t-il faire valoir que, devant ses transgressions et celles de Charlie Hebdo, le gouvernement français prône une politique des deux poids, deux mesures?

«Il ne faut pas confondre la liberté d'opinion avec l'antisémitisme, le racisme, le négationnisme», répond le premier ministre français Manuel Valls. «Le racisme, l'antisémitisme, le négationnisme, l'apologie du terrorisme ne sont pas des opinions, ce sont des délits.»

Sur le site de son journal antisioniste QuenelPlus, Dieudonné a répliqué hier au ministre Cazeneuve. «Depuis un an, je suis traité comme l'ennemi public numéro 1 alors que je ne cherche qu'à faire rire», s'est-il défendu. «On me considère comme un Amedy Coulibaly alors que je ne suis pas différent de Charlie», a-t-il conclu, avant de proposer la paix au ministre.

On le croirait sur parole... Si ce n'était du fait que depuis plusieurs années, Dieudonné cherche précisément le contraire de la paix: le conflit, la confrontation, le trouble. En abusant d'une posture de martyr de l'État, des médias et des organisations juives. En multipliant les déclarations équivoques, les insinuations antisémites et les coups d'éclat de mauvais goût (il a invité l'historien négationniste Robert Faurisson sur scène pendant un de ses spectacles). Et en ne faisant plus rire grand-monde.

Le propriétaire des salles du Zénith - dont celui de Paris - , qui comptaient pour 30% des salles accueillant la tournée française du spectacle actuel de Dieudonné, La bête immonde, a annoncé hier avoir demandé à son personnel de le retirer de la programmation. Ce qui pourrait ironiquement servir l'humoriste, dont le fonds de commerce se résume à se poser en victime de l'incompréhension générale.

Si Dieudonné a voulu par cette dernière provocation, comme il le prétend, rappeler qu'il est victime de censure, le moment est bien mal choisi. Dans son combat contre le monde politique et médiatique français, il se sert des cadavres encore chauds de la tragédie de Charlie Hebdo. Ceux de caricaturistes athées qui l'ont raillé; de juifs qu'ils ne connaissaient pas; d'un policier musulman exécuté en pleine rue; et d'autres encore.

Il récupère à son compte un traumatisme national de la plus abjecte des façons, en espérant s'allier les défenseurs de la liberté d'expression, afin de faire sa propre promotion. On a beau être voltairien, il y a des limites à l'opportunisme.

Il n'est pas seulement question en l'occurrence de liberté d'expression, mais de dignité. Ce n'est pas parce que l'on a le droit de tout dire (ou presque) que l'on doit tout dire. Ce n'est pas parce que l'on a le droit de s'exprimer que l'on ne devrait pas parfois se taire. Ce n'est pas parce que l'on a le droit que l'on a raison.

En humour comme en toutes choses, il y a les mots, la manière et le contexte. Se réclamer de Charlie Coulibaly dans le contexte actuel n'est pas une charge sans conséquence. Il y a des moments pour l'ironie et la provocation. Et il y a des moments pour la conciliation.

La France tente de panser ses blessures. Ce ne sera pas facile. Ce n'est certainement pas le moment de verser à dessein de l'huile sur le feu, avec des propos prêtant à toutes sortes d'interprétations. Même si l'on est en droit de le faire.

Ils s'appelaient Yoav, Yohan, Philippe, François-Michel. Ils s'appelaient Cabu, Charb, Tignous, Wolinski, Honoré. Ils s'appelaient Elsa, Bernard, Michel, Franck, Frédéric, Ahmed et Mustapha. Ils méritent que l'on se souvienne de leurs noms davantage que de ceux de leurs assassins. Leurs familles et leurs proches ont le droit de vivre leur deuil dans le respect, comme Dieudonné a le droit d'être immonde. Mais est-il bien obligé de l'être?

Pour joindre notre chroniqueur: mcassivi@lapresse.ca

Partager

lapresse.ca vous suggère

publicité

publicité

Les plus populaires

Tous les plus populaires
sur lapresse.ca
»

publicité

la boite:2525685:box

Autres contenus populaires

publicité

image title
Fermer