Le départ des grands

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La caméra glissante de Birdman, avec son faux plan-séquence suave et élégant, l'émotion de Xavier Dolan devant le public du Festival de Cannes, le documentaire engagé et fascinant de Laura Poitras sur Edward Snowden, le bijou de regard sur la vie proposé par Boyhood. L'année 2014 n'a pas manqué de moments forts au cinéma. Mais c'est la disparition soudaine de deux grands acteurs qui a inspiré cette chronique.

Son corps gondolait et sa tête vacillait au son d'un air hawaïen qu'il chantonnait comme à lui-même en dansant, seul, au beau milieu d'une salle de réception du Ritz-Carlton de San Francisco. Les journalistes qu'il rencontrait tour à tour dans «sa» ville, où il faisait la promotion d'un film (le très mauvais Bicentennial Man), se taisaient soudainement, sous le charme.

Robin Williams était un tourbillon, une tempête folle, un cyclone d'humour vagabond... dont il était difficile de tirer quoi que ce soit de cohérent en entrevue. Mais je me souviens très bien de notre seule et unique rencontre, il y a 15 ans.

Entre les blagues salaces sur les mésaventures du président Clinton et les imitations cyniques de rednecks sudistes, Williams s'était très peu livré. Sans offrir d'explications au pourquoi du comment il accumulait depuis des années des rôles redondants et sans substance dans des films sirupeux et racoleurs. Un amuseur public qui n'offrait au monde que la surface de sa personnalité.

Avant de devenir la vedette de cinéma que l'on a connue, Robin Williams avait été l'un des jeunes stand-up comics les plus brillants de sa génération. Un showman au verbe acerbe et facile, un improvisateur de génie, capable de tenir un public en haleine une demi-heure sur un thème déniché au hasard de ses tirades.

«C'est plus facile d'être honnête et authentique en faisant du stand-up, m'avait-il confié. Il y a une liberté dans la parole que l'on ne retrouve pas nécessairement au cinéma. On peut pousser les limites, même aller au-delà des limites parfois, et dire absolument tout ce qui nous passe par la tête.»

En entrevue, les tempes grisonnantes à 48 ans et le cerveau en ébullition, Robin Williams ne semblait pas avoir perdu une once de sa verve, de l'acuité de ses meilleurs monologues, ni de ce talent immense pour l'improvisation qui l'avaient révélé comme successeur à Woody Allen et Richard Pryor sur les planches des célèbres boîtes à blagues américaines comme l'Improv et le Comedy Store.

C'était à l'époque où toute une génération de jeunes comiques écumait les bars de New York et de la côte ouest avec des sketches cinglants, caustiques et délurés. Après les problèmes de drogues et qu'on l'eut découvert au petit écran en extraterrestre hilarant dans la série Mork&Mindy. Avant la célébrité hollywoodienne des comédies à la Mme Doubtfire et Patch Adams, et les rôles de mentor inspirant de Dead Poets Society ou Good Will Hunting.

«Le stand-up, c'est comme courir un marathon, trouver un thème et l'exploiter, improviser. C'est sûr qu'on a toujours peur que les farces ne passent pas, que le public reste béat, comme un chevreuil surpris par les phares d'une voiture. Le cinéma est beaucoup plus rassurant, parce qu'on est un peu confiné au personnage.»

Il fut confiné, jusqu'à la fin, à ce personnage. Robin Williams s'est suicidé le 11 août dernier, à 63 ans. Clown emmuré, à l'esprit vif, faisant rire les autres pour tenter de conjurer son propre malheur.

Le volcan contenu

C'était le plus grand acteur de sa génération. Un être fragile, vulnérable, en proie au doute. Cela se sentait dans son jeu, dans ses rôles d'homme malheureux et en déroute. Cela se devinait dans les lignes de faille de ses compositions. Philip Seymour Hoffman est mort lui aussi cette année, à seulement 46 ans, d'une surdose d'héroïne.

Sa palette était riche. Son jeu brillant, fin, d'une grande intelligence, d'une magnifique sensibilité, d'une étonnante profondeur. Il savait transmettre des émotions subtiles, des états d'esprit, par un regard, un soupir, un mouvement d'épaule, un rire nerveux, une main enfouie dans les cheveux. La colère, la honte, le désarroi se lisaient dans les rougeurs de son visage. Un volcan contenu.

C'était un homme aux multiples zones d'ombre, comme les personnages, souvent tristes et mélancoliques, qu'on lui proposait: intellectuels névrosés, marginaux à la sexualité refoulée, artistes inquiets, rebelles renfrognés...

C'était un acteur passeur, transmetteur, traducteur. Une pierre de Rosette. Avec son physique particulier, il s'imposait naturellement, courageux, désinhibé, prêt à camper des rôles où il était loin d'être magnifié. Il ne craignait pas le laid, l'inavouable, le sordide. Il se moquait de ne pas paraître sympathique à l'écran. Il était vrai, authentique, crédible.

En 20 ans de métier à peine, il a construit une filmographie foisonnante et variée auprès de certains des cinéastes les plus influents de l'époque (les frères Coen, Spike Lee, Paul Thomas Anderson, etc.). Il fut révélé grâce au doublé Boogie Nights de Paul Thomas Anderson et Happiness de Todd Solondz, à la fin des années 90, dans d'inoubliables personnages de reclus tragicomiques.

En 2006, il obtint l'Oscar du meilleur acteur pour son rôle de Truman Capote dans le film de Bennett Miller. Il remporta (ex aequo avec Joaquin Phoenix) le prix d'interprétation masculine de la Mostra de Venise, pour sa composition phénoménale de Lancaster Dodd, gourou librement inspiré de L. Ron Hubbard, fondateur de l'Église de scientologie, dans The Master de P.T. Anderson, dont il fut l'acteur fétiche. On regrettera tous les films qu'il ne pourra enrichir de son intelligence, de son flair, de son instinct, de sa voix chaude, de son acuité, de son humanité.

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