La manière Renaud-Bray

C'est l'histoire d'un élève, un batteur de jazz inscrit depuis peu à l'école de... (Photo: Martin Chamberland, archives La Presse)

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C'est l'histoire d'un élève, un batteur de jazz inscrit depuis peu à l'école de musique la plus prestigieuse des États-Unis. Ambitieux, acharné, il rêve malgré ses 19 ans d'intégrer l'orchestre de l'école, dirigé par un professeur intraitable, colérique, tyrannique. Un dictateur qui traite ses élèves comme des moins que rien - ainsi que de tous les noms apparentés au mot «tapette» - dès qu'il perçoit une fausse note.

Whiplash, du réalisateur Damien Chazelle, à l'affiche aujourd'hui, est l'un des films indépendants américains les plus aboutis de l'année. Un portrait brutal de la relation d'abus de pouvoir entre un professeur et son élève qui, s'il verse par moments dans la caricature, donne la pleine mesure de ce qu'est l'intimidation.

J'ai pensé à ce professeur, interprété par J.K. Simmons (à qui certains prédisent une nomination aux Oscars), en lisant la nouvelle de ma collègue Chantal Guy sur les dernières frasques de Blaise Renaud. Le jeune PDG de Renaud-Bray a fait fermer hier un site web, mis sur pied par le directeur des éditions du Septentrion Gilles Herman, qui sensibilisait le public au conflit larvé entre le libraire et le distributeur Dimedia, un conflit qui perdure depuis le printemps et prive la clientèle de Renaud-Bray de centaines de titres.

En avril, Dimedia, qui représente quelque 375 éditeurs, dont près d'une cinquantaine au Québec, a cessé de distribuer ses livres dans les succursales de Renaud-Bray, afin de contester une modification unilatérale par le libraire des conditions commerciales les liant. Le litige, devant les tribunaux, concerne essentiellement des sommes dues sur des livres invendus.

Dimedia reproche à Renaud-Bray d'avoir changé les règles du jeu sans avertissement. Blaise Renaud réclame le droit de moderniser les «règles poussiéreuses» de l'industrie du livre comme bon lui semble. Quitte à museler ses détracteurs et à faire taire, à coups de mises en demeure, quiconque s'oppose à ses manières de faire. Un tel respect de la liberté d'expression, par un libraire, mérite d'être souligné...

On ne s'en étonnera pas outre mesure. C'est la manière Renaud-Bray, que la consoeur Noémi Mercier a brillamment mise en lumière dans un portrait dévastateur de Blaise Renaud paru récemment dans le magazine L'actualité. Un article qui brosse assez fidèlement, selon plusieurs personnes ayant eu à le côtoyer de près ou de loin, le portrait de ce fils à papa de 29 ans, d'une arrogance hors du commun, qui bouscule le monde de l'édition, sans égard pour l'écosystème fragile du livre, depuis qu'il a pris les rênes de l'entreprise familiale en 2011.

La culture de cette entreprise cofondée par Pierre Renaud - considéré dans le milieu comme un «vrai libraire» - en a pris pour son rhume depuis que son fils aîné lui a succédé. Blaise Renaud ne s'en cache pas: il gère la business comme s'il s'agissait d'une usine Bata - des souliers ou des livres, même combat -, dans les règles de l'art d'un capitalisme qu'il souhaite sans entrave.

Il fut l'un des rares dans le milieu du livre, où il a peu d'alliés et encore moins d'amis, à s'opposer à une réglementation sur le prix unique. Et même si Renaud-Bray a été sauvée in extremis de la faillite au milieu des années 90 grâce au soutien de l'État et à un effort concerté de l'industrie - qui a accepté d'éponger des dettes de 5 millions -, son nouveau PDG considère qu'il ne doit rien à personne. Ne serait-ce qu'un minimum de considération.

Blaise Renaud est un jeune coq qui refuse de douter de lui-même, dans une basse-cour gangrenée par les combats de coqs. Si certaines de ses idées, pour une industrie fragilisée, statique, où tout n'est pas rose, ne manquent pas de mérite ni d'audace, il semble ignorer le sens des mots collaboration, respect et solidarité. C'est ce que la plupart lui reprochent. Tout en reconnaissant que les choses devront inévitablement changer dans «l'écosystème» du livre.

La porte-parole de Renaud-Bray a beau prétendre que le bras de fer que se livrent le libraire et Dimedia n'est pas d'intérêt public, il n'est certainement pas sans conséquence. Tout le monde en paie le prix. Une grande chaîne privée de certains titres parmi les plus convoités de l'heure, des centaines d'éditeurs et d'auteurs privés d'une vitrine importante (comptant pour le quart environ des ventes au Québec), et des milliers de lecteurs qui devront faire leurs emplettes de Noël ailleurs. Je serai du nombre.

Mort de rire

Le plus drôle, ce n'est pas la blague, c'est la réaction à la blague. Sa démesure ridicule. L'humoriste Sugar Sammy souhaitait pour Noël une plainte à l'Office de la langue française. Il l'a écrit en toutes lettres, en anglais, dans une pub affichée dans le métro. Il a obtenu sa plainte il y a une semaine. Depuis, la Société Saint-Jean-Baptiste l'a traité de francophobe et de «néoraciste», avec une ironie qui lui échappe sans doute.

Sugar Sammy est un provocateur-né. C'est l'essence même de son humour, et de son succès. Il s'en permet beaucoup, et c'est pour ça qu'il est connu et apprécié, dans un monde engourdi par la langue de bois. Des humoristes prêts à se moquer des souverainistes, voire des francophones en général, en français, on n'en trouve guère au Québec. D'ordinaire, quand un humoriste veut vendre des billets, il ne s'attaque pas à son public cible et n'ose pas courir le risque de se mettre la moitié de la population à dos.

Sugar Sammy teste nos limites. Il en appelle à notre capacité (à notre incapacité?) de nous moquer de nous-mêmes. Il est mort de rire. Et il a bien raison.

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