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Ceci n'est pas un «butt plug»

La structure gonflable Tree de l'artiste Paul McCarthy,... (Photo: AP)

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La structure gonflable Tree de l'artiste Paul McCarthy, érigée sur la place Vendôme à Paris, a été démontée le week-end dernier.

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L'oeuvre la plus célèbre du compositeur John Cage, 4'33'', pourrait se résumer ainsi: un pianiste ne fait absolument rien pendant quatre minutes et demie. En version orchestrale, c'est l'orchestre au complet qui ne fait rien, les musiciens se contentant à l'instar du chef de tourner les pages de la partition (avec la seule mention «tacet»; «il se tait» en latin), entre chacun des trois mouvements.

L'oeuvre de John Cage, créée en 1952, est une étude sur le silence, toujours imparfait. Notre corps, l'environnement qui nous entoure, la nature, nos voisins, sont des vecteurs incessants de bruits, d'ondes, perceptibles même dans l'isolement le plus total.

Le silence est une note, disait John Cage. Mais ses 4 minutes 33 secondes de «Sound of Silence» - comme diraient Simon and Garfunkel - sont-elles de la musique? Son expérimentation silencieuse est-elle véritablement artistique?

Comment définit-on une oeuvre d'art? Je pose cette vaste question - à laquelle je n'ai pas de réponse - parce qu'elle a été évoquée à plusieurs reprises cette semaine par des lecteurs, à propos de ma chronique sur Tree, l'oeuvre de Paul McCarthy en forme de «butt plug», vandalisée place Vendôme à Paris avant d'être démontée le week-end dernier.

Une structure gonflable de 24 mètres évoquant un jouet sexuel en se faisant passer pour un sapin de Noël doit-elle être considérée comme une oeuvre d'art? se demandent depuis mardi plusieurs lecteurs. Leur réponse, énoncée dans la foulée, est invariablement la même: pan-tou-te.

«Arbre de Noël ou bedon «butt plug» ou pion, c'est insignifiant au boutte, ce gugusse pour lequel on a dû payer le gros prix, m'écrit Claude. Il y a des coups de pied au cul qui se perdent dont le résultat eût été le même qu'un «butt plug».»

«Si je trace une ligne horizontale sur un bout de papier, est-ce que je peux prétendre que c'est de l'art? Est-ce que l'on peut automatiquement prétendre que la même ligne tracée sur le même bout de papier devient de l'art du fait qu'elle est faite par un "artiste" connu? Cet espèce de bidule gonflé est-ce de l'art?» se demande Michel.

«Le fait que cela ressemble à un plug anal ne me dérange pas, mais dire que c'est de l'art me dérange, m'écrit Dominique. Sous prétexte d'art, une crotte de chien ou un morceau de viande suspendu est une oeuvre d'art. Il est peut-être temps de relire Les précieuses ridicules de Molière?»

Sentiment partagé par Claire: «Quand peut-on dire qu'une oeuvre n'est pas de l'art? Qu'une chanson n'en est pas une, qu'un poème n'en est pas un, qu'un tableau est une croûte. Personnellement, je crois qu'au nom de l'art et de la culture on laisse passer n'importe quoi.»

Plusieurs, comme Robert, trouvent que dans toute cette histoire, Paul McCarthy se moque du public. «Je n'ai absolument RIEN contre la porno! Important à souligner! Et vous pouvez me citer! Mais ce qui me fait rager le plus, ce sont les gens qui cherchent et surtout surfent sur la controverse, et nous prennent pour des cons! Ce «butt plug» porte bien son nom et n'a rien à foutre avec «l'art artistique» comme disait Jean Drapeau!»

Qu'est-ce que l'art artistique? Voilà une autre question insoluble. Il semble évident que dans cette histoire, ce qui dérange surtout, c'est la connotation sexuelle de l'oeuvre de McCarthy. Il aurait exposé un chien-ballon géant comme Jeff Koons - mais pas sa série de clichés pornos avec la Cicciolina... - que personne ne s'en serait formalisé.

Je ne suis pas particulièrement friand de l'art de Paul McCarthy. Ses étrons géants (je parle d'une oeuvre; pas d'une appréciation générale de l'oeuvre) me laissent indifférent. Mais non seulement je suis absolument convaincu que son travail ne mérite ni n'être vandalisé ni censuré, je crois qu'il est certainement valable d'un point de vue artistique.

L'arbre de Noël est le symbole d'une tradition païenne de l'Église catholique. Le contraste entre ce symbole, lié à des valeurs conservatrices, et un jouet sexuel inusité, dans l'oeuvre de McCarthy, renvoie à la question intéressante de ce qu'il est convenable ou non de dire, d'illustrer et de montrer sur la place publique. Quoi qu'on en pense, son détournement de sens est joyeusement subversif. Est-il réussi d'un point de vue esthétique? A-t-il une réelle valeur artistique? C'est une tout autre question.

Ce type de débat ne date pas d'hier, tant s'en faut. En 1917, Marcel Duchamp, sous le pseudonyme de R. Mutt, présentait à la première exposition de la Société des artistes indépendants de New York (qu'il dirigeait) sa célèbre oeuvre Fontaine. Ni plus ni moins qu'un urinoir en porcelaine renversé, signé du pseudonyme de l'artiste et de sa date de création.

Alors que la Société des artistes de New York se targuait à l'époque d'exposer toutes les oeuvres, sans discrimination, celle de Duchamp fut refusée, sous prétexte qu'elle était vulgaire et provenait du plagiat d'un objet industriel (elle fut ensuite perdue ou détruite). La provocation de Duchamp marqua profondément l'histoire de l'art, provoquant un changement de paradigme de l'oeuvre d'art. Le Centre Georges-Pompidou expose une reproduction de Fontaine, réalisée en 1964 et l'une de ses répliques fut achetée 1,7 million US en 1999 par un industriel grec.

Plus personne ne conteste le fait que l'urinoir détourné de Duchamp est une oeuvre d'art. Fontaine est considérée par plusieurs comme l'une des oeuvres les plus influentes du dernier siècle. De la même manière, 4'33'' de John Cage, définition même du minimalisme, est une création artistique incontestable, permettant à chacun d'entendre ce qu'il veut bien entendre, et de percevoir ce qu'il veut bien percevoir.

«L'art est de cacher l'art», veut l'adage. Certains voient un arbre de Noël où d'autres voient un «butt plug» ou encore «un outil de cuisine qu'on utilise avec un chinois pour passer fruits et légumes», comme me l'a écrit Denise. Voilà toute la beauté de l'art.

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