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Un roman noir

Sa vie est un roman. Un roman noir, aux rebondissements improbables. Roman Polanski, qui aura 81 ans dans deux mois, est un rescapé de l'Holocauste, un violeur fugitif, un cinéaste de génie. Il y a 45 ans, sa deuxième femme, l'actrice Sharon Tate, a été assassinée alors qu'elle était enceinte de huit mois, par des disciples de Charles Manson. Elle n'avait que 26 ans.

Roman Polanski a connu l'horreur. Sa mère a été envoyée dans un camp de concentration pendant la guerre et n'en est jamais revenue. Jeune garçon dans le ghetto de Cracovie, il a passé des années à se cacher chez des paysans. Son père, déporté par les nazis, a aussi survécu. Ils se sont retrouvés après la capitulation de l'Allemagne.

Le cinéaste n'a jamais voulu raconter son histoire de manière frontale. Il a refusé de tourner Schindler's List, ce que lui proposait Steven Spielberg. «Le film se passe dans le ghetto de Cracovie, que j'ai trop bien connu. Certains des personnages sont mes amis intimes. Je n'avais pas le recul nécessaire», avait-il confié à quelques journalistes lors du tournage de The Pianist, en 2001.

Je l'avais rencontré à l'époque dans les mythiques studios de Babelsberg, en marge du Festival de Berlin. Il avait commencé à tourner cette oeuvre tirée de l'autobiographie du compositeur polonais méconnu Vladislav Szpilman, qui allait remporter l'année suivante la Palme d'or au Festival de Cannes (et valoir à Polanski l'Oscar de la meilleure réalisation).

«C'est une histoire authentique, pleine d'espoir et d'optimisme, disait-il. Une histoire horrible, mais pleine de vie, qui me fait revisiter mon enfance. Chaque page de ce scénario me rappelle mon passé. C'est le film que j'ai toujours voulu faire. Un film qui, sans être autobiographique, est investi de mon expérience, de mes émotions.»

The Pianist, mettant en vedette Adrien Brody, fut l'oeuvre du renouveau pour Roman Polanski, après les années de disette qui ont suivi son exil vers l'Europe, en 1978. Condamné et emprisonné pour le viol d'une mineure, le cinéaste avait fui la justice américaine, craignant une peine d'emprisonnement excessive. Ce qui lui valut d'être assigné à résidence pendant plusieurs mois en 2009 et 2010, après son arrestation à Zurich, où il était attendu dans un festival de films.

Je me souviens d'avoir vu dans les années 90, à l'Université Concordia, le premier long métrage de Polanski, Knife in the Water (1962), en version originale polonaise, qui lui avait valu une nomination à l'Oscar du meilleur film en langue étrangère (remis plutôt à Huit et demi de Fellini).

Les années 60 furent particulièrement prolifiques pour le célèbre diplômé de l'école de Lodz, grâce à Repulsion (1965), Cul-de-sac (Ours d'or à Berlin en 1966), The Fearless Vampire Killers (1967) et Rosemary's Baby (1968).

Mais après l'horreur du meurtre de sa compagne en 1969, on ne le revit pas sur un plateau de cinéma jusqu'à Chinatown, son chef-d'oeuvre de 1974, mettant en scène Jack Nicholson en détective privé qui en découvre plus que ce qu'il ne souhaite, aux côtés de la vaporeuse Faye Dunaway.

The Tenant (1976) fut tourné à Paris, tout comme Tess (1979), avec la jeune Nastassja Kinski, dans la foulée de son exil européen. La carrière de Polanski a périclité dans les années 80, entre films commerciaux et plus intimistes souvent voués à l'échec. Il y eut certes quelques soubresauts d'inspiration dans les années 90, mais c'est The Pianist, film exutoire, qui marqua vraiment le retour en force du maître.

Malgré les revers et rappels incessants du passé, le metteur en scène a eu la main heureuse ces dernières années. Après The Ghost Writer (2010), film d'angoisse et d'ambiguïté mettant en vedette Ewan McGregor, Polanski a réalisé coup sur coup deux longs métrages inspirés de pièces de théâtre: le truculent Carnage en 2011 (d'après un texte de Yasmina Reza) et La Vénus à la fourrure, qui prend l'affiche vendredi.

Ce huis clos féministe, fin et amusant, inspiré d'une pièce de l'Américain David Ives, est étonnamment le premier film en langue française de Roman Polanski, qui est né à Paris et y vit avec sa compagne, l'actrice Emmanuelle Seigner (avec qui il a eu deux enfants), depuis la fin des années 80.

Emmanuelle Seigner, révélée au cinéma par son mari dans Frantic et Lunes de fiel - et raillée à l'époque par la critique pour les limites de son jeu -, trouve peut-être dans La Vénus à la fourrure son plus beau rôle en carrière.

«Au lieu de me laisser abattre, je me suis dit qu'un jour je leur montrerais que je suis une bonne comédienne, que j'ai du talent et que je ne suis pas juste une jolie fille qui est mariée à Polanski, m'avait-elle confié en entrevue il y a quelques années. Si on refait quelque chose ensemble, il ne faut vraiment pas qu'on se plante. Il faut que ce soit un sujet super pour lui et pour moi.»

Ce sujet, ils l'ont trouvé dans la rencontre entre les personnages de Thomas (Mathieu Amalric), un metteur en scène aux tendances misogynes, et Vanda, une actrice délurée parlant la langue de la rue, qui se transforme de manière formidable lorsqu'elle devient «l'autre Vanda», celle de La Vénus à la fourrure de Leopold von Sacher-Masoch (qui donna son nom au masochisme).

Un rôle que, même en audition, Vanda maîtrise à la perfection. Au point de faire perdre à Thomas tous ses repères. Qui manipule qui, et comment? Le jeu de faux-semblants est fascinant. Et offre à deux acteurs au sommet de leur art - Amalric, toujours aussi juste dans la névrose, et Emmanuelle Seigner, en vamp archétypale à la profondeur insoupçonnée - , un duel digne des meilleurs Polanski.

Pour joindre notre chroniqueur: mcassivi@lapresse.ca




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