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Le crime de lèse-majesté

Lundi, au micro de Catherine Perrin sur les... (Photo: Édouard Plante-Fréchette, La Presse)

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Lundi, au micro de Catherine Perrin sur les ondes de la Première Chaîne de Radio-Canada, Michel Tremblay se désolait de l'indifférence «dévastatrice» de la critique vis-à-vis de sa dernière pièce, L'oratorio de Noël.

Photo: Édouard Plante-Fréchette, La Presse

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C'est le sous-texte qui est parfois le plus éloquent. Ce qui se lit entre les lignes. C'était lundi au micro de Catherine Perrin à la Première Chaîne de Radio-Canada. L'auteur Michel Tremblay y était de passage afin de faire la promotion de la première du Chant de Sainte Carmen de la Main, qui avait lieu le lendemain.

La discussion a bifurqué, comme elle bifurque souvent avec Tremblay, vers la critique, son rapport à la critique, la mauvaise foi présumée de la critique et son «manque de respect pour le travail bien fait». Soupir.

Il ne le dit jamais clairement, mais depuis le temps qu'il le sous-entend, on a fini par le comprendre: Michel Tremblay méprise les critiques. Certains méprisent les politiciens véreux, d'autres les fabricants d'armes chimiques. Michel Tremblay, c'est les critiques.

C'est une vieille rengaine dans la bouche de l'auteur des Belles-Soeurs, qui a l'habitude de creuser les sillons. Mais le paradoxe du discours de cet artiste qui méprise la critique, en l'accusant de mépriser les artistes, ne m'est jamais apparu aussi clairement.

Un paradoxe d'autant plus ironique que Michel Tremblay, un monument de notre dramaturgie, compte parmi les artistes les plus choyés par les médias québécois. Alors que ses oeuvres des 25 dernières années ne commandent pas toutes cette doucereuse complaisance. Peu d'auteurs peuvent se targuer d'avoir été autant épargnés par la critique au fil des ans.

Chez Catherine Perrin, Tremblay se désolait de l'indifférence «dévastatrice» de la critique vis-à-vis de sa dernière pièce, L'oratorio de Noël. Le public de chez Duceppe, a-t-il pris soin de préciser, a adoré (même les plus grands auteurs ne sont pas à l'abri du populisme). Les critiques ne réagissent pas à une oeuvre; les artistes ne sont pas contents. Les critiques réagissent défavorablement à une oeuvre; ils ne sont toujours pas contents. Bref, il ne reste guère que les louanges pour les contenter.

Si Michel Tremblay a raison de dire que les critiques, comme d'autres groupes moins méprisables de l'humanité, acceptent mal la critique, j'ai rarement vu un artiste se plaindre avec autant de constance de leur travail. Peut-être que Tremblay, en raison de son statut de quasi-intouchable, dit tout haut ce que les autres artistes pensent tout bas? Je n'en sais rien.

Toujours est-il que si, comme lui, j'estime que le travail des artistes mérite d'être respecté, je crois aussi - on me permettra de prêcher pour ma paroisse - que le travail des critiques le mérite tout autant. Ce n'est pas ce respect que je perçois chez Michel Tremblay quand il qualifie les critiques de gens qui «descendent» de manière «épouvantable» des oeuvres et leurs créateurs. Un peu réducteur, mettons.

S'il faut respecter le travail des artistes, il faut aussi avoir l'honnêteté de dire qu'une oeuvre est ratée. Même si ce n'était pas l'intention de son auteur, même s'il s'agit d'un artiste au talent exceptionnel, reconnu internationalement, qui y a consacré plusieurs années de sa vie. On ne peut pas toujours écrire des chefs-d'oeuvre.

Il arrive, même lorsque 350 personnes ont travaillé sur un projet de film pendant deux ans, ou que 45 artistes se sont investis plusieurs mois dans une pièce de théâtre, que le résultat ne soit pas à la hauteur des attentes. Il faut le dire, sans détour. Il ne s'agit pas de «manque de respect», comme le prétend Michel Tremblay. Au contraire. Cela témoigne du profond respect qu'a le critique pour son lecteur ou son auditeur.

Faudrait-il, comme le veut la formule consacrée (ainsi qu'une partie du bottin de l'UDA), critiquer l'oeuvre, mais jamais l'artiste? L'artiste existe pourtant dans la cité. Il a une voix. Le privilège de s'exprimer, chez nous du moins, en toute liberté. Comme le critique du reste. Ce sont les règles du jeu.

Certaines oeuvres ont pour but avoué de faire réagir. Pour le meilleur et pour le pire. Il est pour le moins ironique de voir des artistes mal réagir à la réaction qu'ils ont volontairement provoquée. Je revendique la prérogative de dire tout le bien ou tout le mal que j'ai pensé d'un film, d'un livre, d'un spectacle, d'une pièce de théâtre. Parce que c'est mon métier. Et parce que la vie est trop courte pour souffrir de la médiocrité.

Michel Tremblay est sans doute le plus grand des dramaturges québécois. Mais il n'a pas écrit que de grandes pièces et de grands romans. Il est brillant et lucide. Il a l'avantage de l'expérience. Il le sait. Que d'autres que lui s'en rendent compte ne devrait pas être assimilé à un crime de lèse-majesté.




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