On croise les doigts

Le nouveau film indépendant de Larry Clark, Marfa... (Photo: fournie par la production)

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Le nouveau film indépendant de Larry Clark, Marfa Girl, est diffusé exclusivement sur le site internet du réalisateur. Un modèle d'affaires qui capte l'attention... et fait craindre pour l'avenir des petits exploitants de salles.

Photo: fournie par la production

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Il y a un an que le cinéma Excentris a rouvert ses portes boulevard Saint-Laurent et tout ne se passe pas aussi rondement que prévu. Après une fermeture de plus de deux ans, le public cinéphile n'a toujours pas renoué avec ses anciennes habitudes. Au point que la nouvelle direction se demande s'il sera possible de tenir bon encore longtemps.

La situation est inquiétante. Le projet initial d'ajouter deux salles au complexe a été reporté aux calendes grecques et les revenus à la billetterie demeurent nettement insuffisants, en particulier dans la plus grande des trois salles existantes. Plusieurs craignent une nouvelle fermeture, cette fois définitive.

Selon nos sources, le noeud du problème se situe dans le bras de fer qui oppose Cineplex Odeon, entreprise torontoise propriétaire entre autres du Quartier latin et du Forum, et les programmateurs de plus petites salles comme l'Excentris.

Certains films d'auteur très attendus, qui ont le potentiel d'attirer un large public, sont diffusés dans les salles de Cineplex - et sont souvent noyés dans une mer de blockbusters (j'en parlais samedi) -, alors qu'autrefois, ils auraient trouvé une niche naturelle à l'Excentris.

La plupart des distributeurs locaux, qui craignent de faire les frais de cette bataille, cèdent aux pressions - plus officieuses qu'officielles - des grands exploitants de salles et refusent de présenter leurs films ailleurs. Malheureusement, ce manque de solidarité pénalise les petits exploitants, qui ne peuvent diffuser ces films à plus grand rayonnement, essentiels à leur pérennité.

Cet imbroglio a un impact sur les cinéphiles. Les stratégies de distributeurs, combinées à l'influence des propriétaires de multiplexes, ont parfois des effets pervers. Un titre comme l'excellent This Must Be The Place de Paolo Sorrentino (avec Sean Penn en vedette rock défraîchie), en compétition à Cannes il y a deux ans, ne sera manifestement disponible qu'en DVD, sans même avoir été projeté dans une salle de cinéma montréalaise. C'est ridicule.

À l'Excentris, on déclare être en déficit de «films porteurs» pour assurer une certaine stabilité financière. Je m'inquiète un peu de ce que l'on entend par «films porteurs». Dès vendredi, on pourra y voir Keira Knightley dans le rôle-titre d'Anna Karenina de Joe Wright, une dragée rose inspirée par le célèbre roman de Léon Tolstoï.

Ce film, qui n'est pas sans qualités formelles (les emprunts au théâtre de Broadway sont filmés en plans séquences avec beaucoup de soin), m'a fait l'effet d'une publicité de parfum à très grand budget. Des gros plans, d'innombrables changements de costumes. Le genre de «cinéma d'auteur» générique ayant obtenu le sceau d'approbation hollywoodien, qui ne donne pas le ton à la programmation d'un cinéma qui veut se distinguer par son originalité.

L'un des plus grands défis des salles de cinéma est la multiplication des plateformes de diffusion: internet, câble, téléphonie mobile, etc. La direction de l'Excentris croit donc que l'avenir du complexe passe aussi par la distribution de films hors des murs de béton du boulevard Saint-Laurent, par la mise sur pied d'un service de vidéo sur demande.

Une façon de contourner les distributeurs et les grands propriétaires de salles? C'est ce que croit Larry Clark, le cinéaste de Kids et de Bully, qui vient de remporter grâce à Marfa Girl le Marc-Aurèle du meilleur film au plus récent Festival de Rome. Ce film indépendant de 1h47, qui exploite les thèmes de prédilection du cinéaste de 69 ans - le sexe, l'adolescence et l'abus de substances illicites - est diffusé exclusivement sur le site internet de Larry Clark, à 5,99$ pour une location de 24h (notamment en version française).

«Il est devenu très compliqué ou impossible de montrer un film comme celui-là en salle dans mon pays, a-t-il confié récemment à Libération. Il n'y a tout simplement plus de cinémas pour l'accueillir. De plus, l'écrasante majorité des gens de moins de 35 ans consomme l'essentiel de ses «programmes culturels» sur le web. C'est là qu'est le public, donc c'est là où je vais. Le premier effet d'une pareille diffusion, c'est d'éviter tous les escrocs intermédiaires de Hollywood, qui se servent sur votre dos quand vous sortez un film en salle.»

L'histoire de la distribution du nouveau Larry Clark est plus intéressante que celle de son film, assez convenu, complaisant et au final plus ennuyeux que sulfureux. Marfa Girl, campé dans un village frontalier du Texas, n'a pas le souffle de Bully, avec lequel il a une parenté évidente, et donne l'impression que le cinéaste de Ken Park tourne à vide.

Peu importe. C'est le modèle d'affaires suggéré par Clark qui capte l'attention. Celui, du reste, de bien des artistes de la scène musicale, comme Radiohead, qui ont décidé de faire fi des intermédiaires dans la diffusion de leur art.

Réaliser un film coûte autrement plus cher que d'enregistrer un disque. Est-ce que Hollywood acceptera qu'on lui dame ainsi le pion, même pour des marchés de niche? Je suis loin d'en être sûr. Il sera intéressant de voir, avec les nouvelles possibilités qu'offre le numérique, comment l'industrie du cinéma et le public réagiront.

Tant qu'il y aura des gens comme moi, qui préfèrent voir un film au cinéma plutôt que sur écran plasma, il restera un espoir que des salles comme celles de l'Excentris continuent d'exister. On croise les doigts.

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