Le plus emmerdant

Jacques Fabi... (Photo: Ivanoh Demers, La Presse)

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Jacques Fabi

Photo: Ivanoh Demers, La Presse

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Ce que j'en pense? J'en pense qu'un mois de suspension, pour un dérapage en règle, ce n'est pas une sanction trop sévère.

Je ne connais pas Jacques Fabi. Tout ce que je sais de lui ou presque, c'est cette désolante discussion de près de trois minutes (disponible sur le web) qu'il a tenue avec une auditrice à l'antenne de son émission Fabi la nuit au 98,5 FM, il y a une semaine.

L'auditrice, se disant d'origine arabe, a comparé les Israéliens à des chiens et déclaré que l'Holocauste était «la plus belle chose qui puisse arriver pour l'histoire». Jacques Fabi, un animateur d'expérience, a fait preuve d'une complaisance sidérante, se désolant qu'il faille «toujours mettre des gants blancs lorsqu'on parle de cette belle population juive de Montréal».

Hier, Cogeco Diffusion, propriétaire du 98,5 FM, a suspendu son animateur pour un mois, sans solde, en date de l'événement. «COGECO Diffusion et le 98,5 FM n'endossent d'aucune façon les propos qui ont été tenus en ondes et déplorent sans réserve le manque de jugement de son animateur dans ce dossier.» La position est ferme. Même si Fabi pourrait être de retour en ondes avant Noël.

Dans une lettre envoyée hier aux médias, l'animateur s'est excusé à la communauté juive, à son employeur et à ses auditeurs d'avoir diffusé les propos antisémites de son auditrice. Il ne s'est pas pour autant excusé de sa propre complaisance. Cela eût été, à mon avis, la moindre des choses.

Ceux qui défendent Jacques Fabi défendent à mon sens l'indéfendable. Non, il n'a pas «seulement» laissé dire des énormités à une auditrice. Il a beau se défendre de ne pas avoir cautionné ses propos inacceptables, la simple manière dont il a réagi fait aussi peser sur lui des soupçons d'antisémitisme.

Le 98,5 FM est une radio privée. Les ondes radiophoniques qu'elle utilise sont, elles, publiques. Il n'est pas permis de tout diffuser à la radio, sous prétexte, comme a essayé de le faire valoir Fabi, qu'une auditrice anonyme profite d'une liberté d'expression qu'un animateur n'a pas. Cette liberté n'est pas absolue. Un animateur qui cumule 35 ans d'expérience devrait le savoir. Et pourtant...

Jacques Fabi n'a pas mis un terme à la conversation lorsque son auditrice a comparé les Israéliens à des chiens. C'était non seulement sa responsabilité, mais son devoir de le faire. Pourquoi ne l'a-t-il pas fait? Pas par étourderie. Pas seulement par manque de jugement. Parce que, à l'évidence, Fabi partage en partie, comme bien des gens du reste, le sentiment antisémite de son auditrice.

Je ne prétends pas que Fabi est un négationniste ni qu'il célèbre l'Holocauste. Mais après avoir écouté cet extrait plusieurs fois, je suis convaincu que l'animateur trouve les Juifs, oui «les» Juifs, emmerdants. Comment expliquer autrement qu'il ait pu laisser déclarer, sans sourciller, sans offrir la moindre opposition, que l'Holocauste fut une bénédiction pour l'humanité?

Ce qu'il y a de plus étonnant dans cette histoire, ce ne sont pas les propos haineux d'une auditrice anonyme, abrutie de haine, qui semble tendre un piège à con à un animateur pour voir jusqu'où il se rendra avec elle.

Le plus étonnant, c'est la réaction de Fabi, qui en réponse à des commentaires odieux sur les Israéliens et la Shoah, ne trouve rien de mieux à faire que de se désoler de la susceptibilité de la communauté juive montréalaise, qui musèle la liberté d'expression. «Si vous me demandez ce que j'en pense, dit-il, je trouve ça un peu emmerdant.»

Emmerdant. Pas la propagande haineuse. Pas les commentaires inadmissibles d'une auditrice raciste. Non. La «façon de vivre» (ses mots) de «cette belle population juive de Montréal» qui a parfois, dit-il, un comportement emmerdant.

La dame lui dit que l'Holocauste, c'est la joie. Il répond du tac au tac que la communauté juive montréalaise est emmerdante. Elle dit: Hourra! Vive la Shoah! Il répond (je caricature): Qu'est-ce que c'est chiant, les vitres givrées du YMCA.

S'il ne s'agit pas de l'expression évidente d'un antisémitisme latent, c'est que l'antisémitisme latent est une vue de l'esprit. Jacques Fabi aura beau se draper de «démocratie» et de «liberté de parole» pour admettre le fiel d'une auditrice, on se demande ce qu'il aurait fallu qu'elle déclare de plus révoltant pour qu'il réagisse et lui coupe la parole.

Qu'on ne m'accuse pas d'angélisme. Je sais très bien que des voix de la communauté juive montréalaise s'élèvent lorsqu'il est question de critiquer Israël. Même lorsqu'il est question d'oeuvres de fiction (croyez-moi). Cela ne justifie certainement pas tous les amalgames.

Tous les Juifs, tous les Israéliens, ne partagent pas la même opinion des politiques israéliennes en matière de colonisation ou de stratégie militaire. Comme tous les Canadiens ne sont pas d'accord avec les politiques du gouvernement Harper.

Qu'un régime d'apartheid soit toléré en Palestine par la communauté internationale, au mépris de multiples résolutions de l'ONU, ne justifie pas que l'on banalise l'horreur, la tache sur notre conscience collective que fut la Shoah. Ni que l'on fasse de parallèle grossier entre cette tragédie et la «façon de vivre» de la communauté juive montréalaise.

Jacques Fabi n'est pas seulement coupable d'avoir laissé dire des conneries. Il est aussi coupable d'avoir tout mélangé, sans discernement. C'est ça qui est le plus emmerdant.

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