Lumière silencieuse

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Elle avait 23 ans. Moi aussi. Dans son petit appartement mal éclairé de la rue Clark, nous avions parlé de musique. De la sienne, de celle de Tom Waits, des tziganes et de Violeta Parra. Nous nous étions découvert un intérêt commun pour la poésie de Vladimir Vissotski.

Elle souriait constamment d'un sourire mélancolique. Les lèvres serrées, secrètes. Son rire était profond, éclatant, comme sa voix riche, éthérée, incandescente. Ses silences étaient fréquents. Sages, réfléchis. Une vieille âme au regard mutin de jeune fille éternelle. Mystérieuse comme son passé. Diaphane. Sauvage. Je suis tombé sous le charme. Je le suis toujours resté.

Elle n'avait pas encore publié d'album. Mais son nom improbable de prestidigitatrice exotique avait déjà ensorcelé les bars du boulevard Saint-Laurent et de la rue Saint-Denis. La rumeur de son talent unique bruissait au-delà des cercles d'initiés. Spectacles mélodramatiques d'une rage brute, sensuelle, explosive.

Qui donc était cette Lhasa de Sela, artiste possédée, énigmatique, qui revisitait le répertoire mexicain de Chavela Vargas et de Cuco Sanchez, chantait en russe, en anglais et en portugais, d'une voix de gorge feutrée, accompagnée de Mario Légaré et d'Yves Desrosiers?

Elle était née dans le nord de l'État de New York, d'un père mexicain et d'une mère américaine. Métissages russes, libanais, polonais. Enfance nomade au Mexique et aux États-Unis, constamment sur la route, en caravane, comme dans un cirque ambulant. À 13 ans déjà, elle chantait du Billie Holiday dans les cafés de San Francisco.

Elle étudiait à Santa Fe, au Nouveau-Mexique quand, en mars 1991, à 18 ans, elle est venue à Montréal, rendre visite à trois de ses soeurs, Ayin, Sky et Miriam, étudiantes à l'École nationale du cirque. Elle s'y est accroché les pieds, conquise par la «lumière» de la ville et de ses gens. «Je crois qu'il faut partir pour trouver sa place», m'avait-elle dit. Le leitmotiv d'une trop courte vie.

Elle m'avait envoyé, en prévision de notre entrevue pour La Presse, la maquette de ce qui allait devenir, six mois plus tard, La Llorona. Album de spleen et d'idéal, de fulgurances lancinantes, de textures et d'ambiances, composé et enregistré en partie dans ce même appartement de la rue Clark, près de l'avenue des Pins, où il n'y a pas d'arbres.

Je chérissais cette cassette translucide comme un trésor. À la première écoute d'El pajaro, incantation hypnotique, mon coeur avait chaviré.

J'ai vu Lhasa sur scène je ne sais combien de fois. Je l'ai vue apprivoiser au fil des ans le feu de la création pour en dégager une lumière souple. Pendant qu'elle nous faisait languir jusqu'au sublime The Living Road (2003), que j'ai écouté jusqu'à plus soif, je l'ai retrouvée avec bonheur en tandem chez Arthur H. (Indiana Lullaby sur l'album Pour Madame X, en 2000).

On la savait atteinte d'un cancer depuis plusieurs mois, même si le mot n'avait jamais été prononcé. Lorsque son dernier disque, Lhasa, a été lancé le printemps dernier, tous sont restés discrets sur son état de santé, malgré les cheveux courts qui trahissaient son épreuve. On espérait le mieux. L'annulation d'une tournée européenne, cet automne, nous a fait craindre le pire.

Lhasa de Sela, l'universelle, avait conquis le monde depuis longtemps. En mai, en France, j'ai trouvé son dernier album, ressourcé de ses racines américaines, plus en évidence que tout autre, dans un présentoir de la FNAC. Il y a une quinzaine à peine, le magazine Les Inrockuptibles avait inclus ce «grand disque désolé», de «lumière, de chaleur et de réconfort», parmi ses 25 meilleurs albums de l'année. À la fin novembre, le Times de Londres a classé The Living Road troisième meilleur disque «world» de la décennie.

J'ai réécouté La Llorona en boucle, hier matin. «La pleureuse». J'ai pleuré toutes mes larmes, dimanche soir, en lisant la dernière phrase du communiqué annonçant la mort de Lhasa: «Il a neigé plus de 40 heures à Montréal depuis son départ». Elle n'avait que 37 ans...

Début juillet, au Festival de jazz, elle était montée sur scène avec son ami Patrick Watson, interpréter la magnifique Twelve Steps, de l'album Wooden Arms. Mariage parfait de deux voix en symbiose. La place des Festivals était bondée. La lune brillait, pleine. Un soir d'été indolent, magique. Une chanson pour durer toujours, discrète et rassurante, comme une lumière silencieuse.




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