Elvis Falardeau

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Une expression de trop. «Un petit japanouille à barbiche.» C'est ainsi que le cinéaste Pierre Falardeau qualifie avec mépris le généticien et environnementaliste David Suzuki dans sa plus récente chronique de l'hebdomadaire Ici.

Falardeau reproche à Suzuki d'avoir déclaré à mon collègue François Cardinal être «déçu» par les Québécois qui appuient le Parti conservateur (l'homme de gauche que prétend être Pierre Falardeau aimerait peut-être les en féliciter?).Ce n'est pas le mot «japanouille» en lui-même qui m'a fait sursauter. C'est l'intention qu'il porte. L'intention d'humilier. L'intention coupable. L'important, dit-on, c'est l'intention.

David Suzuki est né à Vancouver. Avec sa soeur jumelle et ses parents d'origine japonaise, il a été interné dans un camp de prisonniers canadien après l'attaque contre Pearl Harbor. Sa famille y a été retenue jusqu'à la fin de la Seconde Guerre mondiale, puis contrainte à l'exil à l'est des Rocheuses. David Suzuki, citoyen canadien, a été emprisonné sans motif valable par le Canada, pendant trois ans. À la fin de la guerre, sa famille a été déplacée contre son gré en Ontario.

On croirait Pierre Falardeau, le cinéaste d'Octobre, sensible à pareille injustice. Nenni. David Suzuki est anglophone. Le vice rédhibitoire. Il a beau avoir ouvert récemment un bureau de sa Fondation au Québec, il reste pour Pierre Falardeau un Anglais, un Étranger, «un petit japanouille» au «mépris colonialiste».

À chacun sa définition du mépris. Quelle pertinence ont les origines japonaises de David Suzuki dans l'argumentaire de Pierre Falardeau? Aucune.

David Suzuki aurait des ancêtres russes, maliens ou arméniens que sa condamnation pour excès d'écolo-gauchisme par Falardeau ne serait ni plus faible ni plus forte.

Pourquoi, alors, utiliser le terme «japanouille»? Parce que Pierre Falardeau, cinéaste de grand talent, homme intelligent, cultivé, est raciste. C'est la conclusion à laquelle on en serait venue si un chroniqueur de l'Alberta avait traité Hubert Reeves de «Little Bearded Frog». On a condamné Jan Wong, avec raison, pour ses théories méprisantes sur le Québec. Pourquoi tolérerait-on l'intolérance de Pierre Falardeau?

Que l'hebdo Ici ait publié ses propos méprisants sans sourciller ne les rend pas plus acceptables. J'ai demandé à son rédacteur en chef comment il avait pu cautionner pareil dérapage. J'attends toujours sa réponse. Aurait-il publié le texte de Falardeau s'il avait traité Albert Einstein de «petit youpin à capine»? Poser la question, c'est y répondre.

Des lecteurs, en particulier de la génération de M. Falardeau, défendront ses excès en faisant valoir que, contrairement à d'autres, il n'a pas été contaminé par le politiquement correct. L'aversion pour le politiquement correct ne saurait justifier la discrimination sur la base de l'origine ethnique. Il y a des limites à la liberté d'expression.

En distillant son fiel, Pierre Falardeau se discrédite dans son rôle, essentiel, de poil à gratter. Le cinéaste a parfois connu l'état de grâce. Mais l'homme, malheureusement, est incapable de nuance. Manichéen à en redéfinir le terme. On est «avec lui» ou «contre lui», à la manière de George W. Bush. Son univers est aussi binaire qu'un code informatique.

Je l'écris, en sachant que de le lire dans son quotidien préféré lui fera le plus grand plaisir. Qu'importe. Pierre Falardeau, de plus en plus conditionné par sa haine de l'Autre, cet «envahisseur» qu'il tient responsable de tous les maux de sa patrie, veut faire réagir. Dont acte.

Le comble du paradoxe, c'est que ce pamphlétaire enragé a contribué, plus que quiconque au Québec, à discréditer le mouvement indépendantiste comme une lubie de zélotes xénophobes, nostalgiques de la crise d'Octobre. À cause de lui, j'ai parfois honte d'être souverainiste.

Avec ses airs supérieurs de Grand Patriote et son langage fossilisé d'avant la Conquête, Pierre Falardeau aimerait nous faire croire qu'il est le seul dépositaire de la race québécoise pure: blanche, francophone, nationaliste. Il se targue évidemment d'avoir des amis "ethniques" (et souverainistes). Qu'il sente le besoin de l'écrire se passe d'explication.

«Je ne suis pas raciste. J'ai un ami noir...» On connaît la chanson.

Dans les faits, Falardeau, aveuglé par ses délires identitaires, confond immigrant et non-immigrant, «japanouille» et Canadien, ami et ennemi. «Une ethnie, c'est une ethnie», comme dirait Elvis Gratton. «Un petit japanouille à barbiche»: Bob Gratton ne l'aurait pas mieux exprimé. «Pourquoi pas un pollock, un wops, un nègre tant qu'à y être», disait Gratton dans le seul film valable de la série.

Avec le temps, à force d'inepties, de monomanie et de raccourcis intellectuels, Pierre Falardeau est devenu un grotesque mononcle bigot, de moins en moins drôle et de plus en plus burlesque. Une épave aigrie en attente du financement d'Elvis Gratton VIII, prêt à hypothéquer son oeuvre pour garnir son portefeuille. L'incarnation même de son plus célèbre personnage.

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