Le Lisée des beaux jours

« Jean-François Lisée, depuis sa victoire, présente le visage... (PHOTO OLIVIER JEAN, LA PRESSE)

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« Jean-François Lisée, depuis sa victoire, présente le visage accueillant de l'homme intelligent et progressiste qu'il est », explique Lysiane Gagnon.

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Lysiane Gagnon

Chroniqueuse

La Presse

On peut dire que c'est habile, on peut dire que c'est de l'opportunisme, on peut aussi dire que c'est du cynisme caractérisé. Au choix.

Jean-François Lisée s'est abondamment servi des thèmes identitaires les plus rétrogrades dans sa bataille contre Alexandre Cloutier. Maintenant qu'il est élu et bien en selle, il peut s'offrir le luxe d'apparaître magnanime envers les minorités. Il s'est même ouvert une petite porte de sortie en laissant entendre qu'il travaillerait, de concert avec « Alexandre », à définir une politique (vraisemblablement plus modérée) sur le port de symboles religieux dans le secteur public.

Il reste que la politique ultranationaliste est payante, électoralement parlant, et qu'il est fort possible qu'à la veille des prochaines élections, M. Lisée enfourche de nouveau le vieux cheval de bataille qui est pour l'instant renvoyé à l'écurie.

La montée en flèche de M. Lisée dans les sondages - ces sondages qui influencent au plus haut point les délégués quand il s'agit de choisir un chef de parti - a correspondu très exactement au moment où M. Lisée s'est présenté comme le champion du vieux fond nationaliste (je dirais « nationaleux ») empreint de xénophobie qui reste une mentalité répandue, qu'on le veuille ou non.

Appelons les choses par leur nom. Plutôt que de faire référence aux beaux concepts d'« identité » ou d' « identitaire », qui traduisent un sentiment normal et légitime, parlons plutôt d'ultranationalisme - une version étriquée et frileuse du nationalisme sain.

Pas question de comparer cela à la montée de l'extrême droite en Europe, comme Philippe Couillard l'a laissé entendre. La crainte de se retrouver face à face avec Jean-François Lisée, outre qu'elle l'a fait dérailler une fois de plus, lui a même fait oublier son français. Le diplômé de Stanislas a parlé de « parenté familière » (entre les propos de M. Lisée et l'extrémisme de droite), ce qui est bien le pléonasme le plus surprenant de l'année.

Les thèmes qui ont mené M. Lisée à la victoire sont des messages codés : réduction de l'immigration, interdiction de la burqa (et du burkini !), retrait temporaire du droit de vote aux nouveaux citoyens, incitation officielle à s'abstenir de porter des signes religieux dans le secteur public... Même si ces propositions étaient enrobées de justificatifs prétendument nobles (ainsi l'adéquation au marché du travail, l'égalité hommes-femmes et tutti quanti), leur simple énoncé a suffi à flatter dans le sens du poil une partie de l'opinion publique, celle qui a peur des immigrants, des musulmans en particulier, celle qui aimait la charte des valeurs du gouvernement Marois, celle qui voudrait retourner au village homogène d'antan.

Comme si la tasse n'était pas assez pleine, M. Lisée en a rajouté en associant perfidement Alexandre Cloutier à l'imam Charkaoui, un coup bas dont M. Cloutier s'est d'autant moins relevé que M. Lisée a carrément refusé de s'excuser.

La tactique a marché. En quelques jours, en tout cas selon les sondages publics, l'avance de M. Cloutier s'était volatilisée et M. Lisée était en route vers la victoire.

(Il faut dire qu'il avait fait au préalable un grand pas pour s'allier l'opinion publique en promettant de ne pas convoquer de référendum dans un premier mandat.)

Certes, les propositions de M. Lisée n'ont pas grand-chose à voir avec l'extrême droite qui sévit à l'est et au nord de l'Europe, en Hongrie ou dans l'Angleterre du Brexit.

Elles seraient plutôt inspirées de la conception rigide de la laïcité pratiquée par la France, de même que des principaux courants politiques français en regard de l'immigration, à partir de Marine Le Pen (qui a adouci son discours pour courtiser la droite modérée) et de Nicolas Sarkozy (qui a « droitisé » le sien pour aller chercher le vote du Front national), jusqu'au gouvernement socialiste qui, sous le coup des horribles attentats des derniers mois, s'est raidi vis-à-vis de l'immigration et de la minorité musulmane.

Mais la France a des excuses qu'on n'a pas ici. On ne peut décemment transposer au Québec ne serait-ce qu'une petite partie des discours tenus dans un pays réellement menacé par d'énormes vagues de migrations incontrôlées et par une abominable succession d'attentats terroristes.

Notre société, à comparer à l'Europe, est une oasis de paix et de sécurité, séparée des migrations illégales et du danger terroriste par deux océans. Ici, les immigrants sont choisis, exception faite des réfugiés (dont une grande partie est sélectionnée).

Il n'y a pas de raison d'agiter des épouvantails... sinon pour tabler sur les préjugés à des fins électoralistes, au mépris des divisions irrémédiables que ce genre de tactique peut semer dans une population qui est et restera multiculturelle.

Jean-François Lisée, depuis sa victoire, présente le visage accueillant de l'homme intelligent et progressiste qu'il est (qu'il est aussi, faudrait-il préciser, car à l'instar de toutes les personnalités intéressantes, qui sont nécessairement complexes, cet homme a plusieurs facettes).

Nous aurons donc droit pour un certain temps au côté noble de Jean-François Lisée. Mais pour combien de temps ? Jusqu'à ce qu'une autre échéance électorale le ramène aux thèmes qui l'ont fait gagner dans un premier temps ?

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