Relations Canada-Chine : la souris et l'éléphant

« En s'engageant à négocier un traité de libre-échange... (PHOTO FRED CHARTRAND, LA PRESSE CANADIENNE)

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« En s'engageant à négocier un traité de libre-échange et à doubler les échanges commerciaux avec la Chine d'ici 2025, le Canada n'a pas le gros bout du bâton et ne l'aura jamais », écrit Lysiane Gagnon. Sur la photo, le premier ministre Justin Trudeau et le premier ministre chinois Li Keqiang, jeudi dernier à Gatineau.

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Lysiane Gagnon

Chroniqueuse

La Presse

C'est avec enthousiasme que Justin Trudeau s'est attaqué au rétablissement des relations du Canada avec la Chine. Ce n'était pas trop tôt.

Le gouvernement Harper, avec sa conception simpliste de la diplomatie, s'était aliéné cette grande puissance qui est aussi le deuxième partenaire commercial du Canada après les États-Unis, en axant toutes les discussions sur la seule question des droits de l'homme.

Lors d'un sommet de la zone pacifique, en 2007, M. Harper était allé jusqu'à semoncer publiquement le président Hu Jintao. Ce dernier, furieux, avait annulé le tête-à-tête prévu. On ne fait pas perdre la face à un dirigeant chinois.

À l'époque, le gouvernement Harper ne voyait la Chine qu'à travers le prisme étroit et déformant du cas Huseyin Celil. Ce dernier, un imam de l'ethnie ouïghour, avait été emprisonné sous des accusations de terrorisme et le gouvernement Harper s'en était fait le champion parce que M. Celil avait reçu la nationalité canadienne comme réfugié avant de retourner en Chine. Peut-être aussi ignorait-on, à Ottawa, que la minorité musulmane des Ouïghours, dans le Xinjiang, était un virulent foyer du terrorisme islamoséparatiste en Chine.

Jean Chrétien avait sévèrement critiqué l'obsession moralisatrice du gouvernement Harper : « Bien des progrès restent à faire en Chine [pour ce qui est des droits], mais ce n'est pas en insultant les Chinois qu'on fera avancer les choses. »

Sages paroles. Certes, la Chine n'est pas un État de droit. Son système judiciaire est aux ordres du pouvoir politique. On y pratique la torture et l'emprisonnement des dissidents.

Mais si le Canada devait se limiter à n'entretenir des relations qu'avec les pays qui respectent scrupuleusement les droits de la personne, il serait à peu près tout seul dans sa cour !

Même les États-Unis, notre partenaire privilégié, acceptent la peine de mort !

Fallait-il pour autant que le gouvernement canadien s'engage à signer un traité d'extradition avec la Chine ? Les militants des droits de la personne craignent, non sans raison, que les présumés criminels extradés soient soumis à de faux procès ou à la torture ou qu'ils soient en réalité des dissidents politiques que la Chine accuse de crimes financiers... ce qui, faut-il dire, est une habitude bien ancrée au sein de l'appareil d'État chinois. Le Canada devra donc être prudent, vérifier les dossiers, et suivre autant que possible le traitement réservé à ceux qu'il aurait livrés à l'État chinois.

Par ailleurs, l'extradition n'est jamais automatique. Le Canada peut aussi, comme il le fait avec les États-Unis, refuser de livrer un prévenu s'il risque la peine de mort. Mais il est vrai que dans un pays aussi opaque et vaste que la Chine, il sera fort difficile de faire le suivi des extraditions et d'empêcher, par exemple, qu'une personne extradée soit victime d'un « accident » mortel ou disparaisse à jamais dans la nature...

L'emprisonnement de Kevin Garratt, ce missionnaire canadien détenu pendant deux ans en Chine sous de fausses accusations d'espionnage, soulève aussi des questions troublantes. La Chine l'a libéré à la veille de la visite du premier ministre Li Keqiang à Ottawa. M. Garratt a-t-il servi d'otage ?

Qu'est-ce que la Chine a obtenu du gouvernement Trudeau en échange de la libération de Kevin Garratt ? Cette promesse d'un traité d'extradition était-elle une monnaie d'échange ?

Il reste que ce traité d'extradition, s'il voit le jour, n'aura rien d'exceptionnel. Plusieurs pays européens ont de tels traités avec la Chine, et l'Australie y songe. Un traité d'extradition, avec ses règles rigoureuses, pourrait même forcer la Chine à introduire une certaine transparence dans son système judiciaire, estime un professeur de Sherbrooke, Serge Granger, cité par Le Devoir. Et cela réduirait le nombre de Chinois soupçonnés de crimes économiques qui trouvent facilement refuge à Vancouver, et dont les activités de blanchiment d'argent ont complètement perverti le marché immobilier de la côte ouest.

Il ne faut pas pour autant être naïf. En s'engageant à négocier un traité de libre-échange et à doubler les échanges commerciaux avec la Chine d'ici 2025, le Canada n'a pas le gros bout du bâton et ne l'aura jamais.

Non seulement sera-t-il toujours en déficit commercial, mais les Chinois sont de redoutables investisseurs, peu enclins à suivre d'autres règles que les leurs.

On le voit en Afrique, où la Chine est la puissance coloniale émergente. Les industriels chinois investissent en Afrique en pillant les fabuleuses ressources naturelles du continent, avec le feu vert des gouvernants locaux qu'on achète à coup de prébendes, dans ce continent ravagé par la corruption. Les entrepreneurs chinois s'amènent en Afrique avec leurs propres équipes de travailleurs, sans former de spécialistes sur place, sans assurer la relève, sans tenir compte des besoins locaux.

A l'Université du Liberia, en échange de l'accès aux ressources du pays, les Chinois ont bâti un nouveau campus sans égards aux demandes des universitaires. Les salles de classe étaient trop petites et les extincteurs chimiques, dotés d'instructions en mandarin ! Les Libériens ont dépensé des milliers de dollars pour réparer les erreurs.

Évidemment, le Canada n'est pas l'Afrique et se dotera de garde-fous. Il faudra quand même garder l'oeil ouvert. Car à coucher trop près de l'éléphant, la souris risque d'être écrasée...

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